Je fais partie des chanceux qui ont pu sauter dans le dernier vol commercial reliant Casablanca à Montréal. J’ai profité d’un voyage professionnel pour prendre quelques jours de vacances à mes frais auprès de ma mère et mes sœurs.

Rachida Azdouz Rachida Azdouz
Psychologue et spécialiste en relations interculturelles

Chanceuse, c’est une façon de parler. Il est déchirant et culpabilisant de laisser derrière soi ceux qu’on aime, sans savoir si et quand on les reverra. Mais choisir, c’est renoncer et il faut assumer.

À la fin du mois de mars, Air Canada a affrété deux avions pour rapatrier quelque 900 touristes et binationaux coincés au Maroc, mais depuis, plus rien.

Je continue à consulter les alertes de l’ambassade du Canada. La dernière remonte à samedi dernier et consiste à sonder l’intérêt des Canadiens et résidents permanents bloqués au Maroc à regagner le pays en transitant par le Royaume-Uni : « Il existe la possibilité qu’il y ait des places sur un vol organisé par les Britanniques en partance de Casablanca vers Stanstead ». Rien de sûr et on applique le principe du premier arrivé, premier servi.

Autrement dit, les citoyens et les résidents permanents qui ne vivent pas au pays, n’y travaillent pas et n’y cotisent pas, ont les mêmes chances que nos concitoyens, empêchés de rentrer chez eux après avoir rendu visite à leurs vieux parents, alors qu’un conjoint et des enfants les attendent ici, sans compter leur employeur qui risque de les pénaliser financièrement, voire les congédier s’ils ne bénéficient pas d’une sécurité d’emploi.

J’ai longtemps hésité à aborder cette question, de peur de conforter les xénophobes, toujours prompts à déplorer notre hospitalité offerte aux damnés de la Terre, mais plus timides quand il s’agit de dénoncer ces réfugiés de luxe que sont les nantis des pays émergents, qui ont développé une panoplie de ruses pour décrocher un sauf-conduit pour le Canada (leur plan B en cas de crise politique ou sanitaire), tout en continuant à profiter de leurs privilèges dans leur pays d’origine.

Passés maîtres dans l’art de récolter sans semer, les membres de cette caste ont mis au point tout un système pour manger aux deux râteliers.

« Là-bas », ils ont des passe-droits, et « ici », ils bénéficient d’un coupe-file en temps et lieu : des soins gratuits, des frais de scolarité majorés pour leurs enfants, un bon bas de laine accumulé à l’abri de l’impôt qu’ils ont sorti discrètement du pays d’origine.

Ces privilégiés-dominants-racisés se trouvent aussi dans l’angle mort de certains progressistes, qui ont troqué la lutte des classes contre la lutte des races.

L’éditorialiste Laura-Julie Perreault a soulevé le problème dans son éditorial du 30 mars dernier — « Le facteur diaspora »–, avec tact (peur de donner du grain à moudre aux xénophobes, je présume), mais avec un courage digne de mention, quand elle évoque cette diaspora qui a « d’importants droits acquis au pays, peu importe sa contribution » (allusion à la levée du délai de carence de six mois pour accéder aux soins dans ce contexte de crise).

Je salue son courage : entre la prudence (ne pas alimenter le racisme), la complaisance et la complicité, les frontières sont minces.

Dénoncer ces abuseurs, c’est aussi rappeler qu’ils ont parfois contribué aux injustices sociales qui ont plongé leurs pays d’origine dans le chaos et qui ont attiré des milliers de demandeurs d’asile aux frontières canadiennes.

Nous avons des obligations juridiques et morales envers ces réfugiés.

Les préposées aux bénéficiaires qui mettent leur vie en péril pour prendre soin de nos proches malades comptent d’ailleurs dans leurs rangs de nombreux citoyens entrés au pays en tant que réfugiés.

Quant aux autres catégories, à l’heure où notre personnel soignant est placé devant des choix déchirants, nous avons le devoir de sélectionner les citoyens et les résidents permanents qui seront rapatriés en priorité.

La logique du premier arrivé, premier servi n’est pas une option valable. Il ne s’agit pas ici de trancher un dilemme éthique, mais de prendre des décisions équitables.

Mon amie Majida, qui vit et travaille au Québec depuis près de 30 ans, confinée à Rabat avec sa maman diminuée, a le droit de retrouver son emploi, son mari et ses filles à Montréal.

Sa place et celle de ses semblables dans le prochain avion ne doivent pas être squattées par des citoyens touristes qui quittent le navire lorsque survient le pire, et qui se prélassent sur le pont quand l’heure est au meilleur.

Ces personnes ne sont pas dans la rue, ont un pied-à-terre et parfois même un emploi dans leur pays d’origine, ne sont pas un fardeau pour leur famille et ont largement les moyens de se faire soigner dans des cliniques privées.

Cette politique de la terre brûlée qu’ils pratiquent sans scrupule dans les situations de crise a des conséquences immédiates sur leurs deux pays (d’origine et d’accueil), mais également à long terme.

Ils laissent derrière eux une classe moyenne surendettée, livrée aux petites bandes criminalisées qui les terrorisent ou aux plus pauvres qui les somment de partager le peu qu’ils ont. La table est mise pour une vague de demandeurs d’asile à nos frontières dans quelques années.

Le Maroc a pris une décision responsable en fermant l’espace aérien et en adoptant des mesures de confinement sévères, mais il appartient au Canada de ne pas abandonner ses citoyens et de se doter de critères pour les rapatrier.

Nous avons déjà vécu pareille situation en 2006, quand le Canada a découvert 50 000 Libanais détenteurs d’un passeport canadien et candidats au rapatriement.

Trop généreuses, nos politiques d’immigration ? Ou plutôt poreuses et inéquitables ?