Cette crise met votre courage à l’épreuve peut-être pour la première fois. Vous êtes témoins de pertes de vie dans vos communautés, vous vivez une menace mortelle devant votre porte.

Roméo Dallaire Roméo Dallaire
L’auteur a commandé les forces des Nations unies lors du génocide au Rwanda*

Pour les militaires et les vétérans, ce n’est pas le cas. Au cours de notre carrière, nous œuvrons avec la vie et la mort. Nous avons vécu des pandémies, des désastres naturels et des guerres, isolés de nos proches dans des conditions d’insécurité. 

Nous avons bâti des outils de protection et de défense indispensables, et nous l’espérons, un peu de sagesse.

Il y a des bénéfices profonds pour la santé mentale d’adopter le langage utilisé en temps de guerre durant cette pandémie.

L’utilisation de ce langage, comme cadre de référence pour encadrer notre expérience actuelle, peut nous aider à comprendre son urgence, son importance et les opérations essentielles. 

Nous sommes dans un scénario inconnu et nous devons absolument adopter un lexique différent pour le vivre. Ainsi, nous pouvons mieux comprendre et composer avec cette crise, tant physiquement que mentalement.

Nous avons déjà adopté le terme militaire « lignes de front », pour ces personnes qui font face à la menace et essaient de la réduire, de la stopper, qui soignent les malades. Ces personnes se battent au front.

Elles ne le font pas seules, car nous sommes tous et toutes inclus. Chaque personne qui adhère aux restrictions et aux mesures de protection est engagée dans ce combat.

Nous sommes dans une campagne contre une invasion invisible, avec des combats qui se déroulent dans les hôpitaux, les centres d’hébergement pour personnes âgées, dans l’arène politique et dans nos maisons. Une campagne de ce genre s’inscrit dans un contexte de guerre. Car nous sommes tous en guerre contre un ennemi invisible qui tue et blesse.

Nous devons utiliser le langage utilisé en temps de guerre pour donner le ton juste à ce que nous vivons. L’utiliser évite de créer de la confusion au sein de la population. L’équipe de M. Legault utilise ces termes et c’est tout à fait adéquat dans le contexte. Combat, bataille, lutte, guerre, menace, ennemi, c’est une question de vie ou de mort… Ces termes doivent être utilisés pour permettre aux gens de comprendre l’urgence de la situation et l’engagement essentiel dans une campagne offensive.

Les « anges gardiens » se battent au front et assurent notre survie, les camionneurs œuvrent sans relâche, le gouvernement travaille avec acharnement à mettre en place des mesures pour combattre l’ennemi et trouver des solutions novatrices pour aider les entreprises.

Nous avons reçu la tâche de rester à la maison et de nous isoler afin de ralentir la trajectoire de la pandémie. Ceci est notre mission, et pour la majorité, nous l’avons acceptée.

Cependant, être confiné ne signifie pas demeurer passif. Et le stress n’a pas à résulter en une défaite émotionnelle. 

Une attitude défensive qui nous abat enlève à l’être humain l’énergie et le moral essentiels pour se battre et conquérir l’ennemi.

Le lexique et l’état d’esprit militaires peuvent s’avérer aidants dans la différenciation entre ce que sont des réactions normales et une blessure psychologique. Nous, qui avons combattu sur la ligne de front, savons :

– qu’il existe une anxiété normale lorsqu’on ne peut voir l’ennemi, qu’on ne sait quand il approchera et d’où il viendra et quelle sera l’échelle de l’attaque ;

– qu’il y a une peur logique de l’attaque actuelle et comment elle peut vous affecter personnellement ;

– qu’il y a un stress prévisible, dans la présence constante du danger, de ne pas savoir quand ceci se terminera et si quelqu’un peut soutenir l’effort courageusement, avec empathie et calme pour les malades, les pertes.

Rien de cela ne sont des problèmes psychologiques, à moins qu’ils ne soient combinés à d’autres traumas. Ce sont des réactions humaines normales et nous entraînons nos soldats à les gérer au combat.

En fait, elles sont une source d’énergie pour combattre l’ennemi et l’utilisation de la colère qui résulte de la situation nous aide à bâtir une immunité face à leur impact sur nous et sur les membres de votre équipe/peloton/famille.

En tant qu’ancien militaire et général, je connais les bienfaits psychologiques de s’engager au lieu de se soumettre, de faire face à une crise avec détermination, au lieu de se laisser envahir par la peur et l’anxiété. D’un engagement actif pour l’ensemble, au lieu d’une protection de soi passive.

En cadrant notre situation actuelle comme en étant une de coopération et de solidarité collective envers un ennemi commun, nous pouvons mieux supporter les mesures qui doivent être prises.

En célébrant le courage au lieu d’exacerber le stress et l’anxiété, la population sera mieux outillée actuellement, mais aussi pour le futur.

Je salue les membres du gouvernement et les leaders qui utilisent le langage juste et précis des combattants. C’est ce qui doit être fait.

Engageons-nous ensemble à être brave, confiant et invincible. Célébrons le courage en poursuivant, selon ce qui nous est demandé, ce combat pour la victoire contre un ennemi sans merci.

* Roméo Dallaire est l’auteur de Premières lueurs, Mon combat contre le trouble de stress post-traumatique