Tu peux écouter des séries sur Netflix !

Julie Dauphinais
Professeure au secondaire, mère de deux enfants, en guérison d’un cancer du sein

C’est ce que tout le monde me disait l’automne passé, compatissant, mais avec une pointe d’envie, quand je disais que je m’ennuyais. Oui, c’est sûr. Mais ça devient long. Comme ça devient long de se traîner du salon à la cuisine, de la cuisine à la chambre à coucher.

À ce moment-là, mes grosses sorties, c’était d’aller chercher mes pilules à la pharmacie ou d’aller faire l’épicerie. Des sorties de personnes âgées ou des sages, comme dirait M. Legault. Des sorties quand même stressantes, parce que j’avais toujours une petite peur au ventre. Je me disais : « qu’est-ce qui m’a pris d’aller au Super C un vendredi après-midi ? » Un peu paniquée, je changeais de rangée lorsque je voyais quelqu’un tousser à la pharmacie.

Le 9 mars dernier, mon oncologue m’annonçait que je devais faire un autre traitement de chimiothérapie : huit traitements de trois semaines. J’ai rapidement fait le calcul dans ma tête. Ça me menait en septembre, ce qui fait que j’allais rater la rentrée scolaire, pour une deuxième année consécutive. Je me suis mise à pleurer dans son bureau.

— Je suis vraiment désolé, me dit-il. Tu voulais retourner travailler ?

— Ben oui ! J’aime ça travailler !

Se sentir utile, avoir un but dans la vie, se lever le matin, faire son lunch et partir travailler. Être fatiguée le soir, parce qu’on s’est donné. Ça vous dit quelque chose ? Moi, ça me manque.

La chimiothérapie, je connais ça : j’ai fait 16 traitements l’été et l’automne passés. Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai recommencé. En plus des malaises physiques, il y a plusieurs petits irritants, puisqu’on est immunodéficient : faire attention à ce qu’on mange, se laver les mains souvent, dire à mon fils de 7 ans « non, je ne peux pas aller faire une activité à l’école avec toi, il y a trop d’amis qui ont la grippe ou le rhume ».

Le 12 mars, pendant que j’attendais dans une salle d’attente de l’hôpital Honoré-Mercier (mon hôpital, comme dirait mon fils, j’y passe tellement de temps, c’est sûr qu’il m’appartient), j’ai vu passer les annonces d’interdiction de rassemblements sur mon Facebook. Je me suis dit, je ne sais pas comment on va faire, à ma polyvalente, on est 2500…

Vous connaissez la suite.

Tout à coup, tout le monde est comme moi. Confiné, stressé, effrayé à la pensée d’attraper un microbe. Tout à coup, tout le monde a peur pour sa peau. Je me sens moins seule, mais je me sens égoïste de penser cela.

Ce qu’on vit présentement, c’est comme une grosse chimio collective. Une chimio sans les piqûres, les maux de cœur, la fatigue et la perte de cheveux. Une chimio, mais en plus facile, parce que la petite peur au ventre d’attraper le virus, ce n’est rien à comparer la grosse peur du cancer.

J’ai eu la chance de me faire opérer le 23 janvier dernier, juste avant la vague de COVID-19. Quand je lis dans La Presse des témoignages de personnes atteintes du cancer dont l’opération a été reportée, je ressens leur angoisse. Je me dis que je l’ai échappé belle, qu’encore une fois, j’ai été chanceuse dans ma malchance. Je ne peux pas m’empêcher de penser, est-ce qu’on est en train de faire comme en Italie : choisir entre deux cas ? Est-ce que la vie d’un patient atteint de COVID-19 a plus de valeur que celle d’un cancéreux ? Est-ce que, pendant qu’on redéploie des chirurgiens en CHSLD, on met en danger tous ceux qui portent en eux des bombes à retardement ?

À ceux dont la vie est en sursis, qui attendent avec anxiété l’appel de l’hôpital, vous n’êtes pas seuls, on pense à vous. Moi, je pense à vous, en tout cas. Courage, j’espère que ça va bien aller.

À ceux qui sont en bonne santé, dites-vous que l’ennemi mortel est à l’extérieur de vous, pas en vous, bande de chanceux. Soyez prudents, restez à la maison. Profitez de ce temps pour ralentir, pour vous ennuyer. Pourquoi ne pas en profiter pour écouter toutes ces séries sur Netflix qui vous faisaient envie ?

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