Des chercheurs de différents horizons des sciences sociales et humaines nous donnent la mesure des défis qui attendent le Québec dans un avenir rapproché. Aujourd’hui, la question de l’immigration.

Catherine Xhardez et Mireille Paquet Respectivement membre du Centre pour l’étude de la politique et de l’immigration de l’Université Concordia et titulaire de la Chaire de recherche sur la politique de l’immigration de l’Université Concordia

Le contrôle des migrations est au cœur des réponses étatiques à la COVID-19. Plus de 145 États dans le monde ont fermé totalement ou partiellement leurs frontières.

Le Canada aussi a mis en place des restrictions majeures d’accès à son territoire pour les ressortissants étrangers, même si certaines exemptions sont prévues pour les travailleurs étrangers œuvrant dans des secteurs vitaux comme l’agriculture.

Si, après la crise, ces mesures d’urgence pourront être partiellement levées, la manière dont est envisagée l’après-COVID-19 entraînera une remise en question profonde des politiques d’immigration. Le Québec ne fait pas exception.

Le défi est d’imaginer un après-COVID-19 en se basant sur les fondations du régime québécois d’immigration plutôt qu’uniquement sur des logiques économistes.

Bien que ce soit le gouvernement fédéral qui contrôle les frontières au Canada, le Québec détient des pouvoirs distincts et étendus dans le domaine de l’immigration. En vertu de l’accord Canada-Québec sur l’immigration de 1991, la province met en place des mesures d’attraction des immigrants, sélectionne les immigrants économiques, recommande les immigrants temporaires et est responsable des services d’intégration.

Ces pouvoirs ont soutenu la mise en place d’un régime d’immigration caractérisé par trois principes : la favorisation de l’immigration permanente à des fins de développement économique et démographique, l’importance du français pour la sélection et l’intégration des immigrants ainsi que le soutien à l’immigration humanitaire et l’accueil permanent des réfugiés. Ces principes différencient le Québec d’autres régions minoritaires qui ont mis en place des politiques qui restreignent davantage les droits des immigrants à des fins de préservation culturelle.

Ne remettons pas en question les avancées du Québec

Or, les décisions politiques qui devront être prises au sortir de la COVID-19 risquent de mener à une remise en question profonde de ces principes. Au Québec comme partout dans le monde, ces décisions se prendront à la lumière de conditions économiques extrêmement difficiles, dont de hauts taux de chômage. De plus, ces choix devront être faits face à une population dont les sentiments quant à l’immigration changent avec, entre autres, la montée des craintes sanitaires liées aux mouvements de populations ou la hausse de la xénophobie liée à la COVID-19. 

Dans un tel contexte, le gouvernement du Québec pourrait être tenté de limiter l’immigration permanente et ses engagements humanitaires afin de sécuriser la population. De telles décisions, si elles paraissent logiques à première vue, pourraient remettre en question les avancées du Québec dans le domaine migratoire.

En particulier, le défi d’imaginer les politiques d’immigration du Québec dans le monde de l’après-COVID-19 illustre une problématique plus large : la pauvreté des discours économistes pour penser l’immigration comme projet de société.

Comme l’a documenté notamment la juriste Catherine Dauvergne, les objectifs de justice sociale, de droits de l’homme et les principes liés au droit d’asile ont perdu un terrain considérable depuis une décennie. Ces principes agissaient comme digue — hautement imparfaite — devant les désirs de restriction dans le domaine migratoire.

Comme en témoigne la réponse internationale à la crise des réfugiés, ces arguments ne sont plus populaires à l’heure de la montée des populismes anti-immigration. Face à cela, un seul discours semble encore permettre l’ouverture à l’immigration : celui liant la mobilité des humains à des gains économiques.

Au Québec, le discours économiste a pris une ampleur importante chez tous les partis politiques. Accueillir des immigrants devient donc uniquement une manière de répondre aux pénuries de main-d’œuvre afin de soutenir l’économie du Québec. Cette vision mène déjà à un effritement de certains principes du régime d’immigration du Québec, dont le plus visible est la croissance de l’immigration temporaire.

Ces discours ne sont pas des bases fertiles pour penser l’après-COVID-19 : leur application sans recul et sans critique poussera à une baisse des seuils d’immigration, une croissance de l’instrumentalisation des travailleurs temporaires ainsi qu’à un recul de l’engagement envers l’immigration humanitaire.

Il faudra, pour que le Québec reste ouvert, un effort conscient et explicite visant à se rappeler des fondations de notre régime distinct d’immigration et de l’apport exceptionnel des personnes immigrantes à notre société au-delà de l’économie. Nul doute que cette tâche s’avérera ardue, d’autant plus qu’elle s’effectuera d’abord sous l’égide d’un gouvernement aux sentiments ambigus par rapport à l’immigration.

Demain : Alain Noël aborde la question des programmes sociaux.

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