En 2000, j’ai eu le privilège de présider la dernière grande Commission sur l’avenir du réseau de la santé et des services sociaux. Vous vous souvenez de la commission Clair ? Pour faire court : les groupes de médecine de famille (GMF), l’approche populationnelle, le renforcement de la première ligne, les réseaux intégrés de service, etc.

Michel Clair Michel Clair
Ex-président de la Commission d’études en santé et services sociaux (2000)

L’une des recommandations phares était aussi la création d’un régime collectif d’assurance contre la perte d’autonomie. Déjà en 2000, il était facile de lire notre démographie et de voir que le nombre de personnes âgées de 85 ans et plus se multiplierait quasiment par trois en 21 ans, passant de 75 000 en 2000 à plus de 200 000 en 2021.

La démographie, c’est comme la marée : très prévisible. On connaît aussi les taux de prévalence des diverses maladies, notamment la terrible maladie d’Alzheimer et autres démences dont sont atteints 80 % des résidants en CHSLD. On peut prédire avec une très faible marge d’erreur le nombre de personnes en lourde perte d’autonomie qu’il y aura dans 5, 10 ou 15 ans par territoire.

Qu’a-t-on fait depuis 20 ans comme société pour se préparer à cette transition démographique ? Quel grand forum ou chantier collectif a été ouvert pour s’y préparer sereinement et solidairement ? Quel est le plan pour votre ville ou votre municipalité régionale de comté pour vivre harmonieusement cette transformation majeure ?

Triste bilan

Au cours de ces 20 ans, j’ai été engagé à divers titres au cœur de l’action dans la prise en charge des personnes âgées et vulnérables et j’ai été un observateur critique. Le bilan que je dresse ? Notre société a préféré l’aveuglement volontaire !

Pendant que le nombre de personnes de 85 ans et plus triplait, on a rejeté du revers de la main deux fois, en 2001 et en 2013, le déploiement d’un régime d’assurance contre la perte d’autonomie, on a diminué le nombre de places en CHSLD, sous-entretenu les immeubles des CHSLD au point où 7000 places sont carrément vétustes, on a rationné les services à domicile au plus bas, repoussé des clientèles de plus en plus lourdes en ressources intermédiaires avec des per diem de misère, on a acheté la grande majorité des places des CHSLD privés au plus bas prix possible pour patcher, poussé les résidences pour aînés vers des clientèles de moins en moins autonomes sans ajuster leur mission ni leurs moyens et on est resté sourds aux appels du Protecteur du citoyen et du Vérificateur général.

Et on se plaint que les personnes âgées engorgent systématiquement les urgences et le système hospitalier. À quel coût humain et financier ?

Mais on a aussi diminué les cadres de premier niveau, centralisé comme jamais depuis 2015, démobilisé l’ensemble du personnel, renforcé la place du médico-hospitalier dans le système et marginalisé entre autres les soins de longue durée d’hébergement et à domicile. Les salaires à 13 $ de l’heure pour les préposées, cela fait 10 ans cette année que l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement réclame à cor et à cri la fin de cette iniquité systémique ! Sous tous les gouvernements.

Dix ans aussi que les associations demandent une planification globale transparente et publique des ressources à déployer pour répondre aux besoins prévisibles des 10 à 15 prochaines années. Personne ne veut voir la perspective globale. On a patché. On s’émeut du scandale épisodique pour se donner bonne conscience, on dénonce la situation, on trouve un coupable et puis on passe à autre chose.

Mais que fait-on maintenant en préparation pour 2035 quand nous aurons 400 000 personnes de plus de 85 ans ? Où est le plan ?

D’où viendront les ressources ? Quelle contribution par les baby-boomers et leur descendance ? Quelles sont les options ?

Le premier ministre a raison d’être bouleversé par ce que révèle la pandémie dans la prise en charge des personnes en perte d’autonomie. C’est triste qu’il ait fallu des évènements aussi tragiques pour prendre la mesure d’une situation que les acteurs du terrain connaissent depuis longtemps. Le Québec n’a pas belle allure quand il se regarde collectivement dans le miroir pour sa mobilisation à prendre soin de ses personnes âgées en perte d’autonomie.

Il est encore temps de se donner un grand chantier collectif pour une génération et en faire un des éléments de relance économique, de fierté et de solidarité. Pour les plus jeunes, vous serez plus de 700 000 personnes de plus de 85 ans en 2050. Ça va bien aller… si nous avons un plan global collectif et l’accomplissons avec cœur et vaillance.