Le faux pas de François Legault, il y a deux semaines, a vite été rectifié : c’est la santé d’abord, l’économie ensuite, et les écoles ne seront pas rouvertes pour permettre de repartir la machine des marchés.

Jérémie McEwen Jérémie McEwen
Enseignant de philosophie au Collège Montmorency

Les parents du Québec entier ont poussé un soupir de soulagement ; très bien, mais dans cette hiérarchisation qui va de soi, une question demeure : quel domaine entre l’éducation et l’économie est prioritaire pour le gouvernement de la CAQ ?

L’éducation, deuxième portefeuille en importance de l’État qui aurait dû, nous aurions pu l’espérer, représenter la deuxième priorité du gouvernement alors que la crise enfle toujours, semble loin, très loin dans les priorités gouvernementales.

Évidemment, il y a d’abord la crise dans la crise à régler d’urgence, à savoir l’horreur dans les CHSLD, qui montre indéniablement à quel point la population « inactive » du Québec a été complètement mise de côté par les gouvernements ces dernières décennies, comme partout en Occident. Mais il existe une autre population « inactive » qui ne fait pas rouler l’économie, qui semble loin des priorités : il s’agit des écoliers. C’est la crise cachée dans la crise. 

Le problème québécois est le même que le problème occidental, où on gouverne pour ceux qui travaillent, mais pas pour ceux qui travailleront demain et pas plus pour ceux qui ont travaillé hier. Si l’urgence est bien sûr de refondre complètement le système des CHSLD, le prochain grand projet, après-demain, devra nécessairement être un réinvestissement massif en éducation publique de qualité, le gouffre entre les écoles publiques et les écoles privées en faisant foi, alors que la poursuite des cours à distance est simplement optionnelle au public.

Les écoles, faut-il le rappeler, ne sont pas, n’ont jamais été et ne seront jamais des choses qui doivent être bêtement soumises aux diktats du marché. Une population bien instruite contribue invariablement à une économie riche, bien sûr, mais il ne faut pas inverser l’ordre des choses et instrumentaliser l’éducation de manière à tuer dans l’œuf le moteur même d’une économie riche : l’innovation.

J’enseigne moi-même la philosophie, ce qui me permet de bien gagner ma vie et de me sentir tout à fait utile en société, mais quand je l’étudiais, cette philosophie, Dieu merci, c’était la dernière de mes préoccupations ; non, je n’ai jamais eu de cours obligatoire de philosophie managériale ou d’école du coaching de vie en pensée positive.

L’autre fossé, l’autre gouffre du système québécois, c’est celui devenu manifeste entre les écoles primaires et secondaires, d’une part, et les cégeps et universités, d’autre part.

Notre ministre à tous, Jean-François Roberge, a d’emblée compté sur l’autonomie quasi complète des artisans du milieu des études supérieures, et c’est sûrement louable a priori. Malgré des accrochages nombreux et sérieux dont font écho les acteurs au collégial surtout, nous y arriverons, la session sera « sauvée », j’ai bien confiance. Mais de leur côté, le secondaire et le primaire semblent être vus comme des garderies à grande échelle par le gouvernement, et c’est désolant.

Je ne peux faire autrement que de trouver mon ministre trop absent depuis un mois. Il n’a qu’à peine participé aux conférences de presse quotidiennes désormais légendaires ; c’est presque comme si, deux mois après l’affaire Weinstock dont j’ai l’impression qu’elle a eu lieu il y a 20 ans, M. Roberge marchait tellement sur des œufs qu’il se confinait presque à l’inaction.

Il existe des sites, nous répète-t-on, avec des exercices. Il existe Télé-Québec, soit, il existe des livres numériques, il existe des enseignants incroyables invités à Tout le monde en parle. Il existe tout ça, bien sûr. Mais, semble-t-il, il n’existe pas de système à proprement parler. Il existe des acteurs sans metteur en scène, sans décor, sans lumière.

Les enseignants du Québec entier, à tous les niveaux, fonctionnent seuls depuis le fond de leurs cavernes alors que l’éducation, dans son essence même, est une invitation à en sortir.

Nous n’en sortirons pas pour un bon moment, mais nous demeurerons là pour le Québec, parce que nous avons conscience que nous sommes une clé du long terme, après que l’avenir immédiat aura été assuré par les médecins, les infirmières, les ambulanciers, les pharmaciens et les préposés.

Si l’école prime sur l’économie au moins un peu ici, prenons garde pour que la situation au Manitoba ne se reproduise pas au Québec, alors que le gouvernement Pallister demande aux universités de trouver comment sabrer 30 % de leur budget pour pallier les effets délétères de la crise. Oui, j’ai peur pour l’école.