En ces temps de grande incertitude face à la COVID-19, l’on a plusieurs raisons de s’inquiéter. Les conséquences non seulement économiques mais aussi psychologiques et sociales d’une telle pandémie peuvent être considérables.

Marcel Fournier Marcel Fournier
Sociologue, Université de Montréal

Déjà, SOS-Suicide à Montréal s’inquiète, car si, au début de la pandémie, l’organisme ne recevait qu’un nombre limité d’appels téléphoniques, il en reçoit maintenant un nombre beaucoup plus élevé. Il est donc à prévoir que la pandémie entraînera une hausse des suicides. Le confinement, la solitude, l’angoisse face au futur : autant de facteurs qui viennent bousculer nos habitudes, bouleverser nos projets (et nos rêves), ébranler nos certitudes, voire le sens qu’on donne à la vie.

Maladie contagieuse qui se propage à l’échelle mondiale, la COVID-19 est une véritable crise, sanitaire certes, mais qui est un phénomène indissociablement biologique, psychologique et social. La sociologie nous offre pour l’analyse d’une telle crise plusieurs approches. Nous en retiendrons deux. La première consiste à identifier les fameux facteurs de risque ou de protection. Déjà circulent tout un ensemble d’informations et de données sur les caractéristiques des personnes qui, dites plus vulnérables, ont été contaminées par la COVID-19 et sont décédées : des personnes âgées de plus de 70 ans, en particulier celles qui sont en résidence, des habitants des grandes villes, des populations pauvres et marginales.

Mais si l’on veut mieux comprendre comment se propage ce virus, d’autres facteurs de risque doivent être pris en considération : quartiers, classes sociales, groupes ethnoculturels.

La deuxième approche, complémentaire à la première, concerne le mode de gestion de cette crise et ses conséquences sociales dans chacun des pays touchés par la COVID-19. L’organisation de toute société repose sur l’intégration et la régulation. L’intégration, ce sont les systèmes d’interaction (par exemple, la famille), mais aussi les croyances (l’Église), les valeurs et les idéaux ; la régulation, ce sont les règles, les normes, les lois.

D’un côté, les appartenances et les liens d’interdépendance entre les individus, et de l’autre, les mécanismes de contrôle qui exercent autorité et contrainte. L’idéal, jamais atteint, serait le « juste milieu » : ni trop ni trop peu d’intégration ; ni trop ni trop peu de régulation. Une situation devient « aggravante » lorsqu’il y a excès dans un sens ou dans l’autre. Dans les sociétés contemporaines caractérisées par un fort individualisme, les situations « aggravantes » les plus prévisibles sont celles qui se caractérisent tantôt par une trop faible intégration, tantôt par une trop faible régulation.

Distanciation physique et confinement

Face à la crise sanitaire actuelle qui, si elle est mal gérée, risque de nous jeter dans le chaos et dans l’anarchie, les gouvernements ont d’abord, comme on le voit au Québec, recours à des moyens qui relèvent de la régulation. Ils interviennent, avec du retard, regrettent certains, en suggérant une nouvelle discipline de vie commune avec des règles de comportement dont certaines deviennent par la suite obligatoires : la distanciation physique, le confinement, le lavage des mains, l’interdiction des regroupements, la fermeture des commerces dits essentiels, le port du masque.

La distance est une caractéristique de toute interaction entre individus et groupes ; elle est plus ou moins grande selon les époques et les cultures, et aussi selon les situations, privées ou publiques, les statuts et les classes sociales. La mise à distance et surtout le confinement sont de « vieilles » techniques de gestion des populations dites « dangereuses » : prison, camp de concentration, exil, ghetto, léproserie.

Aujourd’hui, la notion de distanciation physique relève plus de règles d’hygiène publique afin de réduire les risques d’infection et de contagion. Or de telles règles font nécessairement violence à des habitudes profondément ancrées et à des libertés fondamentales, telles les libertés de mouvement et de circulation ou de réunion et de regroupement, qui ne peuvent être limitées qu’en périodes exceptionnelles (catastrophes naturelles, guerres).

L’on peut comprendre la grande résistance à de telles limitations.

D’ailleurs, dans ses interventions télévisées journalières — une sorte de grand rituel — en compagnie du Dr Horacio Arruda et de la ministre de la Santé Danielle McCann, le premier ministre François Legault en appelle même à la fierté nationale et à la solidarité, deux valeurs qui sont indispensables en période de crise politique ou de guerre pour assurer une plus grande cohésion de l’ensemble de la population face à l’ennemi. Il invite enfin tous ceux qui le peuvent à faire preuve d’entraide et de solidarité. Les gens n’ont pas attendu de telles invitations pour multiplier les initiatives en faisant preuve d’imagination et en utilisant les nouvelles technologies d’information et de communication.

Mais heureusement qu’on a préservé des emplois avec le travail à distance et dans les services dits essentiels et qu’on a atténué les pertes d’emploi par des aides financières.

Voilà, en période de crise, autant de façons d’assurer un équilibre entre régulation et intégration. Si nécessaire soit-il, l’accroissement de la réglementation et des contrôles signifie une limitation des libertés, aussi doit-on éviter de faire preuve d’excès d’autoritarisme (comme d’envoyer les médecins spécialistes au front, dans les résidences pour aînés).

Et surtout, il faut éviter, par un confinement « total », de mettre en péril le bien-être physique et la santé mentale des individus : dépression, dépendances (alcoolisme, drogues, jeux vidéo et en ligne), violence conjugale, suicide.

D’où la nécessité de contrebalancer les inconvénients d’un tel confinement par des mesures d’intégration sociale : cours à distance pour les jeunes, retour au travail dans certains secteurs, ouverture d’autres commerces essentiels, services médicaux à domicile.

Enfin, s’agissant d’intégration sociale, Il faut bien reconnaître que l’État ne peut pas tout faire. On se trouve actuellement dans une situation paradoxale : il y a d’un côté l’État plus actif que jamais et qui dicte des règles et impose une discipline et de l’autre, des millions d’individus confinés, seuls ou en petites unités, chez eux ou en résidence, bénéficiant de façon inégalitaire de ressources, de services et d’entraide. Et entre les deux, rien ou presque rien.

Certes, il y a les réseaux sociaux qui relient entre eux une multitude d’individus isolés, mais, à l’heure de la COVID-19, ceux-ci ne parviennent pas à les mobiliser sauf pour des actions individuelles simultanées (applaudissements sur les balcons). Tout se passe comme si la vie associative et communautaire — partis politiques, syndicats, associations professionnelles, organismes communautaires, fondations caritatives — s’était éteinte ou presque. Il est vrai que toute action associative implique regroupements et manifestations publiques, ce qui n’est pas facile en période de confinement. Dans la « guerre » contre la COVID-19, il faut certes s’unir, faire un immense effort commun, mais pas au prix d’un affaiblissement de la vie associative et démocratique. Ce sont là les conditions de la « victoire » et, après la « bataille », d’une remise en marche « normale » (on ne le sait pas) de l’ensemble de la société.