S’il est une qualité que nous devons reconnaître aux personnes issues des Premières Nations, c’est certainement la résilience. Au cours des siècles qui ont suivi l’arrivée des Européens, le nombre de crises sanitaires auxquelles les Autochtones ont dû faire face ont été innombrables. 

Éric Duguay  Éric Duguay 
Directeur, Affaires publiques et communications stratégiques, Acosys Services Conseils 

Seulement entre 1493 et 1520, l’espace de deux générations suivant le contact, on estime que de 90 % à 95 % de la population autochtone a succombé aux épidémies d’influenza et de variole. On peut également penser à la grippe espagnole qui, au début du XXe siècle, a fait des ravages considérables, et dont le taux de mortalité au sein de certaines communautés autochtones au Canada était près de 10 fois plus élevé qu’au sein des communautés non autochtones. À cela, il faut aussi ajouter les épisodes de tuberculose et de H1N1 qui ont suivi. 

Ces crises, dont les conséquences ont laissé des traces indélébiles dans la transmission du savoir traditionnel, ont appris aux Autochtones qu’ils sont, pour toutes sortes de raisons, plus vulnérables aux virus, et qu’en ce sens, il ne faut pas lésiner avec la menace d’une nouvelle source de maladie. Il est d’ailleurs important de rappeler que les Premières Nations possèdent des facteurs de risque plus élevés que le reste de la population. 

Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, il est donc inspirant d’observer la réponse des leaders des Premières Nations qui, dans beaucoup de cas, sont des exemples de leadership desquels on pourrait prendre leçon. Prenons l’exemple de la Nation Innue. Se sachant vulnérables en considérant les précédents historiques et le nombre de cas de personnes ayant des conditions médicales particulières chez leurs membres, les chefs innus de la Côte-Nord ont rapidement mis en place une cellule de crise mobilisant l’ensemble des personnes clés dans les communautés. Se réunissant tous les jours afin de faire le point, de partager les expériences et de prendre des décisions, parfois difficiles, le tout afin d’assurer la sécurité de leurs membres.

En plus des chefs, la cellule est appuyée par le Dr Stanley Vollant, médecin et chirurgien innu, et par le Dr Amir Khadir, médecin spécialiste en microbiologie-infectiologie. Ils peuvent aussi compter sur l’accompagnement de spécialistes en santé publique et en intervention psychosociale. 

Au-delà de la prise de décision, ce qui fait la force des autorités innues est certainement leur capacité de communiquer adéquatement et de transmettre l’information efficacement aux membres de leurs communautés.

En plus des nombreux messages à la radio, sur les médias sociaux et dans les médias traditionnels, les chefs s’adressent régulièrement aux membres de leurs communautés respectives, dans leur propre langue. De cette façon, les Innus obtiennent une information de première main, qui est rassurante, éclairante et mobilisatrice. 

Communication

À l’instar des premiers ministres du Québec et du Canada, les chefs comme Jean-Charles Piétacho et Mike « Pelash » Mckenzie, respectivement des communautés d’Ekuanitshit et de Uashat mak Mani-utenam, ont bien compris la place que doit avoir la communication dans leur leadership. D’ailleurs, depuis plusieurs années, le chef Piétacho anime une émission de radio sur le web où il commente les nouvelles, diffuse de la musique innue et, surtout, explique les décisions du conseil.

Même chose du côté du chef Mckenzie qui se fait un devoir de prendre la parole devant la caméra plusieurs fois par semaine, ce qu’il a poursuivi même durant sa période d’isolement. Cette présence rassurante permet d’atténuer les appréhensions et de diminuer l’anxiété de sa communauté, particulièrement lorsque des décisions délicates doivent être prises. 

Si l’exemple des Innus est remarquable, il en va de même chez d’autres Premières Nations au Québec, avec lesquelles nous avons le privilège de collaborer. Devant l’inéluctable, plusieurs conseils ont assumé leurs responsabilités gouvernementales et pris des décisions difficiles. En plus des Innus, c’est le cas aussi chez les Atikamekw et les Anicinape, qui ont temporairement mis en place des mesures de confinement strictes, en décrétant un couvre-feu ou en fermant les frontières de leur communauté. 

C’est la décision qu’a prise la chef de la Première Nation Abitibiwinni (Pikogan), Monik Kistabish, la semaine dernière. Avant la mise en place de la guérite, elle a toutefois pris le temps d’expliquer la décision à ses membres et de répondre personnellement aux nombreuses interrogations. Les membres de la communauté se sont conséquemment ralliés à leur chef et ont démontré une discipline remarquable. Depuis, la chef Kistabish, ainsi que les autres ressources clés de la Première Nation Abitibiwinni, multiplient les interventions sur les médias internes de la communauté.

Ces décisions, même en étant nécessaires et fondées sur la volonté de protéger les membres, peuvent néanmoins être critiquées par un certain nombre de personnes. La difficulté est d’autant plus grande dans les petites communautés éloignées, alors que tout le monde se connaît et a un accès direct au chef.

Ligne de front des critiques

Comparativement à un premier ministre, qui vit d’une certaine façon dans une cloche de verre, protégé par une équipe de conseillers, les chefs autochtones sont pour leur part directement placés sur la ligne de front des critiques. Pour ceux-ci, il n’est pas rare de voir débarquer dans leur cuisine à l’heure du souper un membre en colère à cause d’une décision qui vient, par exemple, de lui retirer son droit ancestral de pratiquer la chasse de subsistance, alors que les outardes font progressivement leur retour sur les territoires de chasse.

Cette proximité avec la population n’a toutefois pas pour effet de réduire le rôle de chef qui, en vertu autant de la Loi sur les Indiens que du droit à l’autonomie gouvernementale reconnu par la Constitution canadienne, assume une réelle fonction de chef de gouvernement, voire de chef d’État. 

Lorsqu’on analysera les impacts de la pandémie, il sera sans doute utile d’étudier comment les chefs des Premières Nations au Québec ont géré cette crise. L’attitude de « chefs d’État » chez plusieurs d’entre eux, comme chez les chefs Piétacho, Mckenzie et Kistabish, constituera en soi une leçon importante à retenir.