Quatre médecins réagissent à la demande du premier ministre Legault aux médecins spécialistes de venir prêter main-forte dans les CHSLD. Premier texte.

Eric Schlader Eric Schlader
Orthopédiste

Cher premier ministre Legault, premièrement, je voudrais commencer par les fleurs.

Je veux vous féliciter de votre gestion de cette crise inédite. J’ai rarement été aussi fier d’être Québécois. Votre gouvernement dès le début de cette crise s’est fié aux experts en la matière. Vous vous êtes bien entouré et avez pris des décisions basées sur la science et les faits au fur et à mesure que les données évoluaient et que l’on comprenait mieux la nature du problème.

Par la suite, vous avez judicieusement établi un lien de communication efficace avec la population via vos conférences de presse quotidiennes. Cela vous a permis de clairement expliquer la situation et les enjeux à la population, ce qui a permis au Québec d’être l’endroit en Amérique du Nord où la population respecte le mieux les consignes de distanciation sociale, selon une étude de Google.

Ce qui fait qu’actuellement notre système de santé n’est pas débordé comme dans plusieurs pays du monde, notamment l’Italie. Même qu’une multitude de lits sont vides dans les hôpitaux, avec du personnel prêt pour une vague qu’on anticipait plus grande…

Par contre, en parallèle de nos réalités hospitalières, il y avait un drame en préparation. Nous savions très bien, selon toutes les données que l’on reçoit du reste du monde, que nos personnes âgées en CHSLD étaient les plus à risque. Vous l’avez d’ailleurs répété à plusieurs reprises.

Mais la crise du personnel en CHSLD ne date pas d’hier ! En fait, il y a un manque criant de personnel dans toutes les sphères de métiers de la santé.

Je ne peux témoigner de la réalité sur le terrain des CHLSD, puisque ce n’est pas mon milieu de travail habituel. Quoique, selon ce que j’entends aujourd’hui, je risque d’avoir un cours en accéléré dans les jours qui viennent. Je suis prêt !

Je peux par contre témoigner du personnel avec qui je travaille quotidiennement à l’hôpital. Les troupes étaient épuisées avant l’arrivée de la crise. Il y a un manque de personnel récurrent dans tous les départements de l’hôpital. Il y a eu un taux d’absentéisme record pour toutes sortes de raisons, incluant bien évidemment l’épuisement professionnel. Vos infirmières sont « à boutte ! ! ». Et j’inclus tous les autres corps de métier ici aussi… Elles font des miracles tous les jours avec les ressources qu’elles ont. Le problème existait bien avant la pandémie.

Un mauvais rêve

Maintenant, venons-en à la raison de ma lettre. Aujourd’hui, vous m’avez estomaqué ! Je m’explique. Je suis chirurgien orthopédique. Dans une grande proportion des interventions chirurgicales que je fais, il n’y a pas d’enjeu de vie ou de mort. Nous avons donc parfaitement compris pourquoi nos activités chirurgicales étaient mises en pause pour permettre à notre système d’accueillir la vague. Une bonne partie de notre expertise a été mise en veilleuse, le temps que l’on reprenne le contrôle.

Mes confrères et moi sommes habitués à travailler très fort à l’hôpital et à accumuler les heures. Alors, de se retrouver du jour au lendemain avec 80 % de diminution de nos activités nous a pris par surprise. Nous avons offert de l’aide à nos urgentologues, à tout le moins pour voir dès le triage à l’urgence les patients avec blessure musculo-squelettique. J’ai fait des téléconsultations avec des patients qui ont apprécié qu’il y ait une continuité de services malgré les restrictions. Je m’éduque en accéléré sur l’impact de cette nouvelle maladie sur ma pratique.

Une structure organisationnelle se mettait en place pour nous réaffecter et nous avions des communications régulières à cet égard de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). On se disait qu’on allait bien finir par être impliqués d’une manière ou d’une autre.

Plusieurs de mes confrères ont fait des démarches pour s’impliquer ou pour sortir de leur retraite. Mais on leur répondait qu’on n’avait pas besoin d’eux.

Alors, en vous entendant parler mercredi, je me suis demandé si je me réveillais d’un mauvais rêve…

Vous avez fait suffisamment de capital politique sur notre dos. Nous nous dévouons quotidiennement dans un milieu de travail où les manques sont récurrents. Nous accomplissons de petits miracles avec les ressources que nous avons et des équipes de travail décimées. Vous ne nous déchargerez pas l’odieux de la gestion des CHSLD sur le dos.

Cette crise révèle au grand jour un problème qui existe depuis longtemps. Vous aviez fait la promesse que votre gouvernement améliorerait le sort de nos aînés. La nomination de Marguerite Blais était inspirante pour nous. Maintenant, il serait temps de passer de la parole aux actes et d’utiliser la négociation actuelle des conventions collectives pour rendre attrayants les corps de métier du système de santé et ainsi régler de façon durable le manque de personnel.

Ah oui, une dernière chose. S’il vous plaît, épargnez-nous la prochaine fois. Vous aurez besoin de nous pour gérer cette crise.

Aussi, je confirme : je suis disponible pour mettre l’épaule à la roue dans les CHSLD pour nous en sortir.