J’ai été frappé dans les dernières semaines par le nombre de personnes qui parlaient ouvertement du fait qu’elles écrivaient leur journal personnel. Pourtant, il y a longtemps que les gens qui s’adonnent encore à l’écriture quotidienne d’un carnet intime semblaient plutôt une race en voie d’extinction. Mais qu’en est-il exactement ? Est-ce que la crise de la COVID-19, qui nous confine presque tous à la maison, sera propice au retour en force d’un style littéraire trop souvent considéré comme mineur ?

Dominique Lebel Dominique Lebel
Homme d’affaires et ex-politique*

Il y a quelques jours, Marie-Louise Arsenault, la papesse littéraire de la radio de Radio-Canada, a confié sur Twitter porter un intérêt nouveau au style journal en ces temps de crise. Dans L’actualité, Marie-France Bazzo tient un « Journal des temps inédits » aussi pénétrant que lumineux. En France, de grands médias comme Le Monde et Le Point ont invité des écrivains à tenir un journal et à le publier, à chaud, dans leurs pages. La romancière Leïla Slimani s’est d’ailleurs vue fortement critiquée pour son « Journal du confinement » qu’on trouvait… trop personnel. C’est bien là tout l’enjeu.

L’art du journal réside dans le récit du quotidien qu’on réussit à faire mousser jusqu’à atteindre un niveau universel.

Bref, la capacité de raconter une histoire autobiographique dans laquelle chacun pourra, sinon se reconnaître, du moins trouver matière à réflexion sur ses propres angoisses, sentiments, vues politiques, et sur sa vie même. Autant dire que la commande est grande.

De Montaigne à Anne Frank

Le style n’est pas nouveau. Déjà, Montaigne, puis Rousseau ont été de grands diaristes. Le XIXe siècle, qu’on appelle le grand siècle tant il fut flamboyant sur tous les plans : politique avec de nombreuses révolutions et contre-révolutions ; littéraire avec les Chateaubriand, Sand, Hugo, Balzac et Zola ; pictural avec les Turner, Cézanne, Degas et Monet ; musical avec les Beethoven, Berlioz, Tchaïkovski et Wagner ; économique avec la révolution industrielle ; le fut aussi par la publication des journaux de Michelet, Stendhal et tant d’autres qui ont marqué l’époque. Les célèbres Choses vues de Victor Hugo en sont d’ailleurs un exemple éloquent.

Le XXe siècle n’est pas en reste. Il y a d’abord le journal de Paul Léautaud, grinçant, flamboyant, méchant et doux à la fois. Drôle surtout. Il comprenait tout de l’exercice, à la fois futile et essentiel. En juillet 1895, il avait d’ailleurs écrit : « Pourquoi faire part de nos opinions ? Demain, nous en aurons changé. » Celui qui rédigea des milliers de pages de son journal avait tout compris. Il y a aussi le Journal d’André Gide qui contribua tant à la légende de ce Prix Nobel de littérature. Pensons aussi aux nombreux journaux de guerre, dont le remarquable Ceux de 14 de Maurice Genevoix. Plus près de nous, Jean Daniel, l’éditeur historique du Nouvel Observateur, qui vient tout juste de nous quitter à presque 100 ans, nous a laissé un journal riche, profond, éclairant. Même chose pour Françoise Giroud ou tout récemment l’académicien Marc Lambron. On dit que même le metteur en scène montréalais Wajdi Mouawad tiendrait un journal ces jours-ci. C’est tout dire !

Un journal s’écrit au présent. C’est un souffle qui ne prend forme que dans la confrontation des sentiments face au réel.

Qu’une crise de l’ampleur de celle que nous vivons actuellement avec la COVID-19 soit un terreau fertile pour un retour en force de ce genre, cela n’est peut-être pas si étonnant. Rappelons que ce style littéraire si dénigré a pourtant toujours attiré beaucoup de lecteurs à travers le temps sans jamais négliger une qualité d’écriture exemplaire. Que l’on pense seulement aux journaux de Simone de Beauvoir, qui ont fait sa renommée, et à ceux d’autres femmes célèbres comme Anaïs Nin et Anne Frank.

« Écrire son journal est un acte de résistance », a dit récemment Manon Auger, chercheuse au département d’études littéraires de l’UQAM, dans La Presse. Ce n’est pas un hasard si l’on tient un journal bien souvent pendant un voyage, une maladie, une expérience professionnelle forte, un deuil, une guerre. C’est par le contraste entre l’aspect terre à terre de notre quotidien et l’immensité de la mécanique humaine, sociale et historique à laquelle nous sommes confrontés que l’exercice prend tout son sens. Face à la beauté comme à l’adversité, mais aussi face à l’absurdité de la vie, l’écriture au quotidien demeure une merveilleuse façon d’apprendre à vivre. Qu’est-ce qu’une simple vie à l’échelle de l’humanité entière ? La réponse du diariste se résume en un mot : tout.

« Ce n’est pas tout de bien écrire, il faut encore que sous les mots passe une sensibilité. » Eh oui, encore Léautaud.

*L’auteur a publié à deux reprises ses journaux aux Éditions du Boréal : Dans l’intimité du pouvoir (2016) et L’Entre-deux-mondes (2019)