La pandémie actuelle a obligé les établissements d’enseignement québécois à revoir leurs façons habituelles de procéder, notamment en passant, pour certains d’entre eux, à l’enseignement à distance. On s’est félicités de la « résilience » de ces établissements, de leur « adaptabilité », de leur « flexibilité », voire de leur « agilité ». Tout cela repose pourtant sur une triple confusion.

Benoît Melançon Benoît Melançon
Professeur à l’Université de Montréal

La première porte sur l’enseignement en ligne. Plusieurs font aujourd’hui comme si ce type d’enseignement s’appliquait à toutes les disciplines indistinctement. Ce n’est évidemment pas vrai. Professeur d’études littéraires, je sais qu’une partie de mon travail n’a de sens que devant un groupe d’étudiants. Certains aspects de mon enseignement pourraient peut-être passer en ligne, mais pas tous. Pourquoi faudrait-il imposer un modèle unique ? L’enseignement en ligne a évidemment sa place à l’université, mais dans le respect des autres formes d’enseignement.

On me dira que l’expérience des dernières semaines est le signe qu’on peut passer sans trop de mal de sa salle de classe à internet. C’est la deuxième confusion. Nous avons dû, mes collègues et moi, improviser des cours à distance pour sauver ce qui pouvait être sauvé du trimestre en cours. Je ne parlerai que pour ma part : les séances à distance que j’ai préparées dans l’urgence ne valaient pas du tout ce que je sais pouvoir faire en classe. Il fallait sauver les meubles et nous avons essayé de le faire. C’est beaucoup, dans les circonstances, mais ce n’est pas grand-chose par rapport à ce qui a été perdu.

La dernière confusion porte sur la suite des choses. Il a été décidé que les cours universitaires prévus pour le trimestre d’été seraient nécessairement tenus à distance. Ne venons-nous pas de le faire dans l’urgence avec succès ?

Nous avons, en effet, enseigné à distance parce que y étions obligés, mais nous ne saurions pas tous le faire dans la durée.

En temps normal, dans mon université, qui veut créer un cours en ligne a droit à de nombreuses et nécessaires ressources : soutien pédagogique et professionnel, allègement de la tâche d’enseignement, longue période de préparation. Subitement, cela ne tient plus. Puisque je dois donner un cours d’été à compter de la mi-mai, je devrai me passer de ces ressources et me lancer dans une expérience d’enseignement à distance pour un cours qui a été conçu dans un cadre complètement différent. Mon avis informé — j’enseigne depuis plus de 30 ans — ne compte guère : la même façon de procéder doit s’appliquer uniformément.

La triple confusion que je dénonce repose sur une prémisse fausse : tout le monde à l’université devrait faire la même chose, quelles que soient les exigences de sa discipline. Qui paiera le prix de pareilles décisions ? D’une part, les professeurs, qu’on souhaiterait transformer en « concepteurs de contenus pédagogiques ». D’autre part, et surtout, les étudiants devenus cobayes, eux à qui on ne prend même pas la peine de demander s’ils ont les moyens concrets d’une formation à distance.

On est en droit d’attendre mieux de l’université.