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Marc Séguin
Marc Séguin Peintre, romancier et cinéaste

Ça sentait bon hier. L’ozone. Comme celle des draps qui ont séché au vent. On vit le changement de saison avec la lumière et les odeurs. Et les grenouilles ont commencé à chanter dans l’étang.

Corvée de bois à fendre. Bois à corder. Un chêne immense, plusieurs fois centenaire, est tombé sur le terrain d’un ami, cassé par les grands vents d’hiver. Ce seul arbre pourra me chauffer deux années. Mais c’est coriace. Pas grave, c’est moi qui vais gagner ; ce sera la première fois que le bois de poêle sera prêt avant Pâques. Je suis là-dessus depuis une semaine. D’habitude, je demande de l’aide aux enfants. La réponse n’est jamais enthousiaste. C’est étrange, ces jours-ci ils préfèrent faire leurs devoirs à distance plutôt que…

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« Corvée de bois à fendre. Bois à corder. »

Suis aussi allé reconduire et reprendre une des filles, qui travaille à l’épicerie du village. C’est quand même merveilleux de pouvoir s’arrêter au beau milieu de la rue principale et d’attendre sans se faire klaxonner. Pas une voiture. Ni devant ni derrière. Et si jamais y en avait eu une, je me demande de quelle manière on pourrait justifier l’impatience. En fait, il y en a eu une.

— Tu fais quoi, arrêté au milieu de la rue ?

— J’attends.

— T’attends quoi ?

— J’attends que ma fille sorte du travail.

— Tu pourrais pas l’attendre dans le stationnement ?

— Non.

Immunité humanitaire, j’ai pensé. Au lieu de l’envoyer chier, on s’entend. Le monde va changer boutte pour boutte, je vous dis.

On sera éternellement tous plus fins et merveilleux et extraordinaires dans quelques semaines.

Même chose pour le jogging avec la plus jeune. Personne sur la piste cyclable au village. Personne à contourner, à saluer (je déteste les politesses) ou à subir. On dirait que les gens respectent les consignes. Mais c’était aussi à 13 h… à l’heure de la messe. Peut-être que ceci explique cela.

Il se passerait quoi si on restait dans cette situation pour toujours ? On commence à nommer ses manques, et faire le décompte de ses privilèges confinés : on sait tous que le « lastic » va péter un moment donné. L’euphorie du printemps approche. Les sangs qui circulent.

Les oiseaux se font des nids. Les poules ont recommencé à pondre. Les moufettes et les ratons laveurs sont sortis de l’hiver. Y a soudainement du vert ici et là dans les pelouses.

Ça chante à tue-tête depuis quelques jours. On est début avril. Elles se foutent de nous, les grenouilles, et de leurs prédateurs. Elles continuent de faire zoum-zoum, pour la suite de leur monde.

C’est la saison des amours. Il reste un ordre naturel à certaines choses. Et c’est beau.

Un moment donné, y a deux des enfants qui ont demandé, dans un élan de bonté divine, si j’avais besoin d’aide pour la corvée de bois.

— Non, allez-vous-en, suis bien seul. J’en veux pas, de votre aide.

Évidemment, j’ai souri de ça. Un moment donné, on sera encore ensemble. Et faudra être meilleurs, on se le répète depuis 2000 ans.

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