En réponse au texte de Guillaume Déziel, « La fausse bonne idée du Centre national des arts », publié le 29 mars.

Nellie Brière 
Nellie Brière  Consultante stratège en communications numériques

Le texte de Guillaume Déziel publié lundi dans La Presse m’a beaucoup fait réagir. Ce texte aborde plusieurs questions importantes auxquelles je souhaite apporter un éclairage différent, depuis ma perspective de stratège en communications numériques qui travaille depuis plusieurs années en culture.

Dans son texte, M. Déziel se positionne contre l’initiative #canadaenprestation, arguant que Facebook vient modifier, au désavantage des artistes, la souveraineté de l’actif relationnel entre les artistes et leurs fans.

Afin de vous mettre en contexte, rappelons que le Centre national des Arts et Facebook ont créé l’initiative #canadaperforms #canadaenprestation afin de soutenir les artistes durant la crise du coronavirus. Une somme de 600 000 $ (Facebook vient d’ajouter 500 000 $ à la somme injectée par le Centre national des Arts) a été investie afin de rémunérer 1000 $ par prestation des artistes qui font une performance en direct, ce qui leur fournit du même coup une importante tribune. À titre d’exemple, la prestation des Whitehorse a obtenu 68 000 vues !

Dans son texte, M. Déziel évoque une perte de « souveraineté relationnelle » causée par Facebook. Perte pour qui ? Mailchimp ? Le courrielleur ? Google ? Ces entreprises qui permettaient aux artistes de communiquer avec leurs communautés étaient-elles vraiment plus nobles ?

En quoi les artistes québécois étaient davantage souverains de leur rayonnement autrefois ?

Lorsqu’il fait référence au groupe qui échangeait sa musique contre le courriel de ses fans, M. Déziel omet de dire que le groupe faisait tout de même affaire avec une entreprise pour la gestion de ses courriels. Avec Facebook, le profit change de mains et de forme, mais le problème de la souveraineté relationnelle reste le même.

M. Déziel argumente également qu’un simple envoi à une liste courriel et 321 $ en placement médias suffisait pour remplir le Métropolis autrefois. Or, si l’on compare avec un groupe aussi populaire, je crois que nous arriverions à des résultats équivalents aujourd’hui. Il s’agirait simplement de fournisseurs différents. L’auteur de l’article semble nostalgique des infolettres qu’il juge beaucoup plus efficaces. Pourtant, l’option « Voir en premier » de Facebook peut très bien jouer ce rôle d’infolettre et éviter qu’un courriel se perde dans la boîte des courriers indésirables jamais ouverts… Parce que les algorithmes ont aussi un impact sur les courriels.

L’auteur de l’article affirme également qu’il y aurait eu une perte d’« actif relationnel » parce que les artistes mettraient moins d’emphase sur leurs sites web et que ceux ayant moins de moyens seraient défavorisés parce qu’ils ne peuvent pas faire de placement médias sur Facebook. Mais cela m’apparaît plutôt être une question de financement de la promotion des artistes émergents, financement qui n’était pas plus présent autrefois…

Les petits groupes avaient-ils davantage les moyens de se payer des publicités avant ? Et de super sites web ? Ou bien la visibilité de ces derniers était-elle gratuite ? L’argument de M. Déziel sur ce point me semble plutôt bancal.

On mentionne aussi, dans les arguments pour illustrer cette perte de souveraineté, que le rayonnement organique de Facebook a diminué. Pour ceux qui ne connaissent pas vraiment le sujet, notons que ce rayonnement plus grand des pages Facebook au début de la plateforme est en fait une conséquence du niveau plutôt bas de la demande en ce moment. Référer à cette période de la vie de la plateforme, c’est comme se plaindre que le prix des publicités à la télévision n’a plus rien à voir avec les tarifs des années 50. En publicité, c’est la loi de l’offre et de la demande qui prévaut. Marketing 101.

Avant, on n’avait aucune idée de la visibilité d’un site web à moins d’installer des cookies d’analyse (qui souvent partagent les données avec des tiers au passage). Et pour augmenter sa portée, il fallait payer, même chose que sur Facebook ! De plus, rappelons que Google aussi a des algorithmes. Tout a des algorithmes !

Une page Facebook, c’est le même principe qu’un site web ! Sauf que c’est gratuit à mettre en place ! Pas besoin de débourser 5000 $ ou même de l’héberger !

Les sites web et les plateformes d’infolettres ne sont pas magiquement gratuits ! J’ajoute que de faire des diffusions sur des sites où personne ne va et où il faut faire payer les gens pour qu’ils s’abonnent, ce serait un peu comme leur demander d’aller dans une salle de spectacle super loin, pas accessible et pas vraiment fréquentée ! S’ils ne connaissent pas déjà l’artiste, le risque est que la « découvrabilité » soit minime !

Donc, la solution serait de rester en vase clos en espérant que le monde redevienne comme en 1990 ? Ce serait particulièrement pourri pour la découvrabilité. En fait, je suis d’avis que ce genre de réflexion contribue à maintenir le milieu culturel du Québec à rester moyenâgeusement enfermé sur lui-même, et j’en suis fort préoccupée.

Cette initiative de #canadaenprestation est un espace pour justement faire découvrir les artistes canadiens. Personnellement, j’en ai découvert plusieurs ! Qui plus est, leur rémunération n’est pas choquante. Être payé 1000 $ pour moins d’une heure de gig sans huit intermédiaires voraces, assorti d’une visibilité incroyable et gratuite et sans devoir se déplacer, je n’ai pas souvent vu ça !

Voulez-vous que je vous parle de combien sont payés les artistes moins connus pendant Pop Montréal ?

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