« Dans le malheur, l’amour devient plus grand et plus noble. » Voilà l’un des passages souvent cités du roman de Gabriel García Márquez, L’amour aux temps du choléra, dont on pastiche le si joli titre depuis quelques semaines, avec raison.

France-Isabelle Langlois France-Isabelle Langlois
Directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone

Au moins cela met-il un peu de poésie sur nos jours emplis d’anxiété. Surtout, essayons de nous en inspirer pour ne pas nous replier sur nous-mêmes. Les personnes les plus démunies ont besoin plus que jamais que l’on protège leurs droits, dont leur droit à la santé, et cela comprend les personnes migrantes et réfugiées, y compris celles qui traversent de façon irrégulière.


Le roman de García Márquez a finalement peu à voir avec le choléra, sinon que le mari de l’héroïne en meurt, ce qui permet au grand amour entre Fermina et Florentino d’éclore. Un beau dénouement. Le hussard sur le toit, de Jean Giono, apparaît plus en phase. En 1832, un colonel des hussards, Angelo Pardi, fuit le Piémont italien et franchit la frontière française alors que la Provence est en proie à une épidémie de choléra. Le pire et le meilleur de l’être humain sont alors mis en scène d’un bout à l’autre du roman.


Car, depuis la nuit des temps, c’est ainsi que vont la vie et la communauté humaine en temps de crise et de peur. Avec raison, nous sommes anxieux, pour nous, nos proches, notre santé, notre vie peut-être, mais aussi parce qu’on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, notamment sur le plan économique. De quoi aura l’air le retour à la vie normale ?


Autant de questions anxiogènes demeurant sans réponse, mais qui pour autant ne justifient en aucun cas que les droits de l’homme de quiconque soient brimés ni que nous adoptions des comportements racistes ou xénophobes. À Montréal, des temples bouddhistes ont été vandalisés, des personnes d’origine asiatique ont été victimes d’insultes, la communauté chinoise est ostracisée. Qui seront les prochains ? Les Italiens, les Français ?


Les quarantaines, les contrôles et les fermetures de frontières restreignant le droit de circuler librement se justifient au titre du droit international, si elles sont proportionnées, limitées dans le temps, leurs objectifs légitimes, strictement nécessaires, volontaires autant que possible et réalisées sans discrimination. En outre, les États ont l’obligation de les mettre en œuvre de manière sûre et respectueuse. Ce qui est le cas en ce moment. Cela se justifie et semble être bien fait.


Les droits de tous doivent être respectés et protégés, notamment en garantissant l’accès à des soins de santé, à de la nourriture et à d’autres produits de première nécessité. 

Des dispositions spécifiques doivent être prises à l’égard des personnes migrantes et réfugiées.


Les droits de tous doivent être respectés et protégés, notamment en garantissant l’accès à des soins de santé, à de la nourriture et à d’autres produits de première nécessité. Des dispositions spécifiques doivent être prises, en ce sens, à l’égard des personnes migrantes et réfugiées. Cela inclut les personnes passant au fameux chemin Roxham, alors qu’il vient d’être décidé de renvoyer les personnes migrantes traversant de façon irrégulière aux États-Unis. Un pays qui n’est pas sûr, quoi qu’on en dise, encore moins maintenant, alors que la gestion de la crise sanitaire y est lamentable, et que le président Trump n’hésite pas à attiser la flamme du racisme et de la xénophobie. Nous ne devons pas perdre notre humanité, notre empathie à leur égard. Bien sûr, des mesures sanitaires doivent être mises en place, pas seulement pour nous protéger, mais aussi pour assurer leur sécurité.


Nous comptons actuellement 70 millions de personnes déplacées dans le monde qui, pour l’essentiel, vivent toutes dans des conditions sanitaires et de sécurité à peu près inexistantes. Le coronavirus ne fait qu’empirer leur sort. Les camps de personnes réfugiées comme les centres de détention sont des lieux de promiscuité insalubres.


Non seulement les frontières plus que jamais se ferment, mais en plus, ces personnes déjà victimes d’actes haineux, souvent violents, sont davantage montrées du doigt, tenues pour responsables de la pandémie.


Pourtant, jusqu’à présent, ce sont plutôt les voyageurs « légitimes » qui semblent avoir ramené dans leurs bagages un « souvenir » indésirable. N’empêche, le risque de propagation parmi les communautés de personnes réfugiées est indéniable.


Quelles mesures la société mondiale prendra-t-elle pour assurer les droits à la santé, à la vie et à la sécurité de ces personnes ? Quel rôle de leadership le Canada jouera-t-il sur le plan de la solidarité internationale ? Apparemment aucun, si on se fie à l’annonce du premier ministre, Justine Trudeau, vendredi midi… Bien au contraire. Déplorable.


« Actuellement, la peur n’est pas convenable », dit Angelo Pardi dans Le hussard sur le toit. Et de fait, la peur est mauvaise conseillère et nous « fait faire des affaires qui n’ont pas de crisse de bon sens », nous a averti, il y a déjà plusieurs semaines, Horacio Arruda, directeur national de santé publique du Québec. Gardons cela en tête et agissons pour et non contre les autres.