La COVID-19 plonge l’économie mondiale dans une récession profonde et de durée incertaine. Son caractère sans précédent commande un ensemble inhabituel de mesures de grande ampleur.

Miville Tremblay Miville Tremblay
Directeur et représentant principal de la Banque du Canada au Québec de 2002 à 2018*

La crise est avant tout sanitaire. Mais il faut aussi comprendre ses nombreux chocs particuliers sur l’économie afin de déployer les meilleurs outils pour limiter ses dégâts et surtout favoriser la reprise qui suivra.

Plusieurs d’entre eux sont présentement mis en place dans l’urgence. Les sommes annoncées, bien que spectaculaires, seront probablement insuffisantes. Il faut espérer que les gouvernements s’ajusteront.

Le premier choc touche l’offre des biens et services. La mondialisation s’est traduite par l’éclatement et la dispersion des chaînes de production. Les pièces nécessaires à la fabrication de nombreux produits proviennent de pays variés, dont souvent la Chine. Les usines fermées en raison de la COVID-19 forcent d’autres fermetures ailleurs dans le monde.

Il y a également choc d’offre dans les services, lorsque, par exemple, les autorités forcent la fermeture des bars, salles de spectacles et stations de ski.

Le deuxième choc s’exerce sur la demande pour les biens et services. Même si les concessionnaires automobiles restent ouverts, qui a présentement envie de magasiner une voiture ? Ceux qui perdent leur emploi en raison des fermetures ou qui craignent de le perdre restreignent leur consommation.

Comme toute récession, celle-ci comporte un choc sur le revenu des personnes et des entreprises, lequel entraîne à son tour un choc financier, car les marchés anticipent des baisses de profits, voire la faillite d’entreprises durement touchées et déjà affaiblies par un endettement élevé.

Enfin, il ne faut pas oublier le choc pétrolier provoqué par la guerre aux parts de marché que se livrent l’Arabie saoudite et la Russie. La chute prononcée du prix du pétrole qui s’ensuit soulage les consommateurs et les régions importatrices, mais frappe durement les producteurs. Au net, un choc négatif pour le Canada.

Somme toute, cette récession atypique n’est pas provoquée par une banque centrale qui hausse les taux d’intérêt afin de mater l’inflation, comme ce fut souvent le cas par le passé. Elle n’est pas non plus semblable à celle entraînée par la grande crise financière d’il y a 11 ans, provoquée par un système financier débridé et un endettement excessif.

Des mesures énergiques ciblées

Cette fois-ci, la baisse des taux d’intérêt, quoique nécessaire, ne suffira pas à la tâche. Côté budgétaire, des dépenses à tout va ou de nouveaux chantiers de construction ne régleront pas la crise. Des mesures mieux ciblées, mais plus difficiles à implanter s’imposent.

Les banques centrales ont assoupli leur politique monétaire au cours des derniers jours, mais les taux d’intérêt étant déjà très bas, le stimulus additionnel sera faible. À court terme, on imagine mal les entreprises accroître les investissements, ni les consommateurs se lancer dans de grands achats parce que le coût d’emprunt a légèrement fléchi. Au mieux, ceux qui ont des dettes à taux flottant profiteront d’un certain soulagement.

Les banques centrales sont à court d’espace pour abaisser suffisamment leur taux directeur, mais elles peuvent injecter des liquidités illimitées afin de soutenir le bon fonctionnement des marchés financiers, en réactivant les outils mis en place lors de la crise précédente.

Elles aident ainsi les marchés à maintenir le financement des entreprises, une tâche facilitée par des institutions financières beaucoup plus robustes. L’action des banques centrales facilite également la découverte des prix des actions et des obligations dans le contexte mouvant d’une récession aux allures sans précédent.

Bien avant la crise actuelle, on savait que la prochaine récession exigerait surtout un grand effort du côté de la politique budgétaire. Heureusement, les gouvernements du Canada et du Québec disposent d’une bonne marge de manœuvre. Les autres gouvernements vont malgré tout engager des dépenses très importantes, mais au sortir de la récession, plusieurs afficheront des bilans désastreux.

Lors d’une récession classique, la politique budgétaire cherche à compenser une demande affaiblie par des entreprises qui craignent d’investir et des consommateurs prudents ou au chômage. Une baisse d’impôt générale et une augmentation des investissements publics font alors partie de l’arsenal habituel.

Dans le cas présent, le consommateur en quarantaine à la maison n’ira pas dépenser le fruit d’une baisse d’impôt, mais elle pourrait favoriser la reprise un peu plus tard.

Quant aux dépenses d’infrastructures, le problème est qu’elles sont longues à planifier. Et au Québec, même avec un projet prêt à démarrer, un second problème est de trouver des travailleurs et des équipements disponibles. Contrairement à la récession précédente, la construction roule déjà à pleine vapeur et les prix montent en flèche !

Une grande partie des dépenses gouvernementales accrues ira aux soins de santé. La seconde priorité est d’aider financièrement les individus et les entreprises directement touchés en compensant partiellement leurs pertes de revenus.

On doit absolument éviter que les travailleurs autonomes ou qui n’ont pas de congé de maladie soient forcés à travailler quand ils sont malades pour limiter la propagation. On doit également assister ceux qui sont mis à pied, même s’ils n’ont pas droit à l’assurance-emploi.

Plus compliquée et potentiellement beaucoup plus coûteuse est l’aide aux entreprises durement frappées comme les sociétés aériennes, les pétrolières de l’Ouest et surtout les milliers de PME qui risquent la faillite si la crise s’étire.

Le grand défi est de mettre en place des solutions adaptées, rapides, simples et efficaces.

Jusqu’où aller ?

On espère que l’écrasement de la courbe des cas de COVID-19 par la distanciation sociale permettra à notre système de santé de traiter tous les malades. Pour autant, cela ne signifierait pas la fin de la pandémie, seulement son étalement dans le temps, d’où le risque que la récession s’étire.

Il se pourrait bien que les mesures mentionnées ici soient insuffisantes pour relancer l’activité mondiale, parce que les banques centrales sont à court de munitions et que les gouvernements sont trop endettés pour dépenser autant que nécessaire.

Une approche audacieuse

L’ancien sous-gouverneur de la Banque du Canada, Jean Boivin, a proposé avec ses collègues de BlackRock, le plus grand gestionnaire de fonds au monde, une approche audacieuse : que les banques centrales créent de la monnaie pour la mettre directement dans les mains de ceux qui peuvent la dépenser. Strictement balisée et coordonnée avec le gouvernement – incluant une stratégie de sortie –, cette approche de dernier recours pourrait relancer une économie à bout de souffle.

Selon Boivin, pour qu’une telle approche réussisse, il faudrait toutefois qu’elle soit déployée de manière concertée par les grandes banques centrales, pas seulement par la Banque du Canada.

Les banques centrales, qui ont des échanges constants, sont capables de travailler ensemble, mais l’America First de Trump a sérieusement mis à mal la collaboration entre gouvernements. Le réflexe protectionniste du président américain n’a pas disparu, mais la peur de perdre ses prochaines élections l’incite fortement à prendre des mesures spectaculaires. Espérons le retour de l’action concertée, car la crise est mondiale.

* Senior Fellow, CD Howe Institute, et Fellow invité, CIRANO