« Manmi, envoie-moi des messages textes à la place. »

Fabrice Vil Fabrice Vil
Collaboration spéciale

C’est ce que je dis souvent à ma maman, manmi, quand elle me lâche un coup de fil. Voyez-vous, la fonction première du téléphone, l’appel téléphonique, m’irrite. Enwoye à la tonne, les messages textes, les stories, Facebook, Messenger, WhatsApp. Mais le son de ta voix ? Surtout pas, j’ai pas le temps.

Ma mère, elle, aime quand on se parle. Elle se plaint souvent, d’ailleurs, du fait que je ne l’appelle pas assez. Elle a raison.

Puis quand je le fais, c’est comme la corvée à compléter. Appeler manmi, check.

Mais pas vendredi matin. Songeant à la propagation imminente du coronavirus, un frisson m’a parcouru le corps. Je me souciais authentiquement de la condition de ma mère et de mon père. Mon coup de téléphone ne s’est pas fait attendre.

Ce matin-là, j’ai poussé un soupir de gratitude inquiète au son de la voix de manmi. Le spectre d’une pandémie aura été un bon rappel que ma mère n’est pas immortelle. 

Chérir la vie pendant qu’elle passe. Il n’était pas bête, le bouddha, quand il a prononcé ses remémorations.

PHOTO GETTY IMAGES

« En cette période qui peut sembler trouble, nous avons l’occasion de renforcer notre esprit de communauté », écrit Fabrice Vil.

Il est dans ma nature de vieillir. Je ne peux échapper à la vieillesse.

Il est dans ma nature de tomber malade. Je ne peux échapper à la maladie.

Il est dans ma nature de mourir. Je ne peux échapper à la mort.

Tout ce qui m’est cher et tous ceux que j’aime aujourd’hui, je ne peux éviter d’en être séparé.

Ces temps-ci, la fatalité de la maladie et de la mort donne une solide gueule de bois au somnifère métro-boulot-dodo. La douce leçon selon laquelle on va toutes et tous finir par crever rentre plus facilement au poste. Au moment d’écrire ces lignes, j’ai perdu les repères du 9 à 5 et mon corps en frémit encore. Le vôtre réagit-il aussi ?

Combler le vide

Par Toutatis, on dirait que le ciel nous tombe sur la tête, quand le pain et les jeux nous sont enlevés. Que faire quand on est isolé, sans le plaisir des divertissements qu’offrent le basketball, le hockey, le soccer, la boîte de nuit et le ciné ?

Notre société nous impose un ralentissement forcé. Cela nous prive d’activités qui, ironiquement, nous éloignent parfois de la pleine intensité de la vie. Comme si on réalisait tout d’un coup, aujourd’hui, qu’on est humain, sans savoir quoi en faire. Je crois qu’il y a moyen de remplir ce trou autrement que par du papier-cul. Comment ?

Le virus peut s’inspirer du verglas.

L’hiver 1998 est la scène de millions de souvenirs qui évoquent les tracas des pannes d’électricité, mais aussi les joies de la famille et de l’amitié.

Pour moi, malgré les tourments, ce fut tant de précieux moments avec mes proches autour d’un feu de foyer.

L’interruption de notre train-train quotidien peut être une malédiction. C’est peut-être aussi un cadeau : celui de tuer notre rythme de robot et de nous accorder le temps d’être vivant.

Bien sûr, le contexte en 2020 est différent. La santé de plusieurs d’entre nous est et sera affectée par la COVID-19. Et au contraire des rapprochements de 1998, la distanciation physique (je préfère cette expression à « distanciation sociale ») afin de limiter la propagation du virus est l’un des premiers gestes de solidarité.

Cela dit, l’amour et l’amitié n’ont pas été annulés. Face aux microbes, essayons la micro-bienveillance.

Un de mes amis s’est proposé d’être gardien d’enfants pour des parents difficilement en mesure de se libérer du travail.

Cette semaine, plusieurs amies et amis m’ont parlé de leur anxiété accentuée par l’actualité. Un phénomène en regard duquel je suis trop peu conscientisé. Je soupçonne que vous avez possiblement aussi, autour de vous, des personnes qui pourraient être reconnaissantes de votre écoute.

Bien sûr, j’ai l’élan d’appeler manmi et papi pour des conversations de qualité.

En cette période qui peut sembler trouble, nous avons l’occasion de renforcer notre esprit de communauté. Cela est d’autant plus vrai que l’interruption de certaines activités professionnelles nous dévoile sévèrement qu’à cause de notre système socio-économique prédominant, des milliers de personnes vivent sur un filet de sécurité fragile. Nombre d’individus n’ont pas le privilège de subvenir à leurs besoins de base lorsque la conjoncture leur impose de rester à la maison. Nombre d’entreprises se retrouvent aussi en situation précaire. Qu’allons-nous faire ?

Des phénomènes naturels comme les inondations et les propagations de virus, tout comme des crises sociopolitiques, ont pour effet de ralentir l’activité économique. Ces événements surviennent depuis les dernières années avec une fréquence suffisamment soutenue pour nous inviter à planifier des mesures sociales adaptées.

Ce virus aura eu ça de bon. Nous inviter à la vie. À la solidarité.