Un état de guerre. Voilà la situation en Italie, où le coronavirus fait des ravages.

Tasha Kheiriddin Tasha Kheiriddin
Collaboration spéciale

Soixante millions de personnes sont soumises à des restrictions qu’on n’avait pas vues depuis la Seconde Guerre mondiale. Ils ne peuvent pas voyager, se rencontrer ou participer à des activités qui pourraient accroître les chances de propagation du virus.

Dans le nord du pays, les hôpitaux sont débordés. Les médecins racontent des histoires horribles de patients incapables d’accéder aux respirateurs, de personnel travaillant 24 heures sur 24 et d’infirmières fondant en larmes parce qu’il y a tout simplement trop de patients à soigner.

Alors que les Canadiens étaient préoccupés par la crise en Chine lorsque la COVID-19 a commencé à se propager, la situation en Italie se rapproche bien plus de notre réalité en raison des plus grandes similitudes entre ce pays et le nôtre.

PHOTO TED S. WARREN, ASSOCIATED PRESS

«  [Plusieurs questions] doivent être posées et gardées en tête alors que nous traversons cette pandémie », souligne l’auteure.

Comme l’Italie, le Canada est une démocratie qui valorise la liberté et l’égalité. Au début de l’épidémie, notre plus grande préoccupation a été les cas de racisme envers les personnes d’origine asiatique et le fait que les gens ne fréquentaient plus les restaurants chinois. 

Aujourd’hui encore, les Canadiens s’inquiètent autant de la stigmatisation que de la propagation du virus. Les autorités locales prônent la « distanciation sociale », mais n’ont pas interdit les grands rassemblements ou les déplacements, préférant émettre des lignes directrices et des recommandations et laisser aux citoyens le choix de décider par eux-mêmes.

Virus et droits et libertés

Comparez cette attitude avec les mesures prises dans la Chine autoritaire. Dans les semaines qui ont suivi le début de l’épidémie à Wuhan, le régime chinois a construit des hôpitaux presque du jour au lendemain, réquisitionné des bâtiments publics, mis la ville en quarantaine, puis interdit à de centaines de millions de citoyens de quitter leurs foyers. Une combinaison de forces policières et militaires et de technologies de surveillance a assuré le respect des règles.

Il est déprimant de penser que le non-respect des droits de l’homme a permis à la Chine de prendre des mesures efficaces pour lutter contre le virus, mais cela semble être le cas. Alors que le nombre de cas de COVID-19 explose dans le monde, il semble être en déclin à l’intérieur des frontières de la Chine.

La réalité est que les virus ne se soucient pas de nos droits et libertés. Ils ne sont pas racistes non plus. Ils tuent dans l’égalité des chances – ou des malchances. Les mesures nécessaires pour lutter contre leur propagation vont directement à l’encontre de ce que représentent les démocraties libérales : liberté de circulation, liberté de réunion, liberté de choisir où travailler, vivre et se divertir. 

Ils vont aussi à l’encontre de l’éthique du libre marché : les gouvernements devraient s’immiscer le moins possible dans les pratiques commerciales et permettre aux entreprises de maximiser leurs profits. Ils ne devraient pas être en mesure de dicter qui travaille où, si les gens travaillent ou combien ils peuvent facturer pour leurs produits.

Mais rien de tout cela ne s’applique maintenant.

La question est de savoir si les démocraties libérales, y compris la nôtre, sont prêtes à prendre des mesures que nous abhorrerions dans toute autre circonstance.

Jusqu’à présent, la réponse est non. Les mesures annoncées par le premier ministre Justin Trudeau cette semaine promettent 1 milliard de dollars d’aide, y compris une assurance-emploi pour les travailleurs licenciés en raison de fermetures ou de mises à pied, et un financement pour la recherche et le développement de vaccins. Il consacre 500 millions aux besoins des provinces en matière de soins de santé et pour soutenir les efforts mis de l’avant pour atténuer la propagation du virus – y compris l’accès aux tests et à l’équipement – et pour améliorer la surveillance et le suivi.

Mais ces mesures ne suffisent pas. Les experts avertissent qu’arrêter la progression du virus est désormais impossible : l’objectif est plutôt de réduire sa courbe et d’étirer les infections sur une plus longue période de temps pour réduire l’impact sur le système de santé.

Pour ce faire, le Canada devrait prendre des mesures beaucoup plus draconiennes, des mesures qui restreindraient les libertés et qui pourraient mener des entreprises à la faillite. Des mesures qui plongeraient les gouvernements déjà surendettés dans un pire marasme budgétaire. Des mesures qui nécessiteraient d’être appliquées par la police et même le personnel militaire. Des mesures qui suspendraient pratiquement la Charte des droits et libertés et toutes les valeurs qui nous sont chères.

La voie à suivre ?

Les coûts sociaux et économiques d’une telle restriction des libertés et de l’entrave au commerce doivent être mis en balance avec les coûts d’une propagation accrue du virus. 

On estime que de 35 à 70 % de la population canadienne (38 millions de personnes) sera infectée par la COVID-19. Trente-cinq pour cent représente 13 300 000 personnes. Si l’on se fie aux expériences en Chine et en Italie, au moins un patient infecté sur 10 a eu besoin de soins intensifs. Cela signifie que 1 330 000 personnes auront besoin d’oxygène, de ventilateurs, de liquides et de lits hospitaliers.

Même si la progression de la maladie était uniformément étalée sur un an, moment auquel, on l’espère, un vaccin pourrait être offert, plus de 110 000 personnes nécessiteraient chaque mois une aide médicale intensive. Cela représente 4000 personnes par jour dans un système déjà utilisé à pleine capacité, avec des patients allongés dans des couloirs et attendant des heures aux urgences. Et malgré tous ces efforts, compte tenu d’un taux de mortalité de 3,4 % évalué par l’OMS, 452 000 personnes en mourraient.

Et ça, c’est dans le meilleur des scénarios.

Il n’est pas certain que notre gouvernement ou tout autre gouvernement occidental soit à la hauteur d’un tel défi. 

L’Europe maintient toujours les frontières ouvertes et, en dehors de l’Italie, n’a pas imposé de quarantaine de masse. Au moment où ce texte est rédigé, la réponse des États-Unis est chaotique et lente, avec un président dans le déni total de l’impact qu’aura le coronavirus malgré plusieurs personnes dans son administration maintenant isolées en raison de possible contamination. Le Canada est contraint par son système fédéral. Les virus ne connaissent pas de frontières ; une coordination est nécessaire pour ralentir la propagation entre les régions et les provinces.

Trudeau fera-t-il les choix difficiles, mais nécessaires pour sauver des vies ? Aura-t-il le soutien des provinces ? Des partis de l’opposition ? Personne ne veut faire de politique sur le dos d’une pandémie. Mais la réalité est que toutes ces tensions joueront invariablement un rôle dans la réponse à cette crise.

Et après…

Et quand la crise sera terminée, quels seront ses effets durables sur notre sentiment d’appartenance nationale ? Les Canadiens pourront-ils reprendre leur vie de liberté et de commerce ? Ou allons-nous nous habituer à un plus grand contrôle de la part du gouvernement ? Cette crise suscitera-t-elle un plus grand sens de la communauté et de la solidarité entre voisins, amis et familles, ou entraînera-t-elle une plus grande acceptation de la nécessité d’une intervention de l’État ?

Ce sont là de bien grandes questions, mais elles doivent être posées et gardées en tête alors que nous traversons cette pandémie. Peu importe ce qu’il faut faire pour la combattre, nous devons nous rappeler de ce que nous chérissions avant sa venue. Et avec un peu de chance, trouver un moyen de revenir à la normale après son départ.