Pourquoi, après 40 ans de silence, décide-t-on de confier qu’on souffre de dépression et de migraines chroniques quotidiennes ?

André Pratte* .

Pour d’autres qui sont sortis de ce genre particulier de placard, je ne sais pas. Pour ma part, j’en avais tout simplement assez de passer pour quelqu’un que je ne suis pas.

Mon plus récent livre est d’abord un essai politique dans lequel je trace le bilan de mes trois ans et demi au Sénat. J’y explique entre autres pourquoi j’ai décidé de démissionner d’un emploi qui offre des conditions aussi avantageuses. Les accros de politique y trouveront leur compte.

Mais dans le premier chapitre, à la surprise de certains de mes premiers lecteurs, j’y raconte le parcours personnel qui m’a mené sur les banquettes du Sénat. Je parle notamment de la mort de ma mère alors que j’avais quatre ans, une mort qui m’a sans doute marqué plus que je ne me l’avouais jusqu’ici. Je confie à quel point je fus terrorisé par mon père. Un homme très dur. Pas violent, dur. J’évoque la dépression qui m’a mené à une tentative de suicide. Je décris les migraines quotidiennes dont je souffre depuis mes premières années en journalisme.

Pourquoi faire ces « révélations » alors que ma vie personnelle n’a rien de spécialement dramatique et que – je ne me fais aucune illusion à cet égard – elle n’intéresse pas grand monde ? Parce que, au fil de mes années comme journaliste, éditorialiste et sénateur, je suis devenu dans une petite mesure un personnage public, et que l’image qu’on s’est faite de moi, positive ou négative, ignore de grands pans de ma personnalité.

On m’a montré austère et solitaire. Je suis plutôt triste et timide. On m’a dit rationnel et froid. Je suis émotif et souffrant.

On ne me comprend pas – par exemple, on ne comprend pas mon départ du Sénat – si on ne sait pas ces côtés de moi.

À 18 ans, j’ai sombré dans une profonde dépression et j’ai tenté de me donner la mort. Selon le psychiatre qui me suivait à l’époque, il s’en est fallu de peu. Cela fait 44 ans. Pourtant, même avec les médicaments – quatre comprimés par jour –, la dépression ne cesse de me hanter, de me harceler. Qui sait ? Elle a sans doute contribué à mes choix professionnels les moins avisés.

Et puis il y a les migraines, qui sont toujours là, 24 heures sur 24, depuis quatre décennies. J’ai tout essayé, en médecine traditionnelle comme en médecine douce, au Québec comme aux États-Unis : pilules de toutes sortes, injections, botox, ostéopathie, acupuncture, hypnose, méthode Jacobson et quoi encore ?

Il s’agit d’un mal frustrant et énergivore. Jamais, même en vacances, je ne me sens vraiment en forme. Pourtant, il n’y a aucun symptôme visible. Alors les gens ne savent pas, ne comprennent pas. Pourquoi je suis littéralement épuisé lorsque sonne 18 h ou 19 h. Pourquoi j’ai tant de mal à accepter le moindre changement dans ma routine. Pourquoi je déteste les 5 à 7 et les sorties. Le soir, je ne songe qu’à une chose, me coucher.

Bien sûr, ces troubles ne sont rien comparés aux maladies graves dont souffrent un grand nombre de personnes. 

Tout de même, depuis peu, je commence à me donner le droit d’être fier d’avoir fait la vie professionnelle que j’ai menée malgré ces embûches intérieures.

Cela passe par l’acceptation de l’existence même de mes problèmes. De mes problèmes (oserai-je écrire ces mots ?) de santé mentale.

Mes petites difficultés ne valent certainement pas un livre, peut-être même pas un chapitre. Sauf qu’elles sont une partie importante de ce que je suis. Ceux qui me croient hautain et sûr de moi se trompent du tout au tout. Ceux qui ont été témoins de mes angoisses excessives sont plus proches de la vérité. Je voulais qu’ils sachent ; ce livre en était l’ultime occasion.

Sans doute y aura-t-il un prix à payer lorsque certains qui me pensaient blindé réaliseront que sous la carapace se cache un homme meurtri, fragile. Cependant, il vient un temps où l’armure est plus lourde qu’elle ne protège. L’imposture a assez duré. J’ai assez trompé de gens… à commencer par moi.

* Après avoir pratiqué le journalisme pendant près de 40 ans, André Pratte a été sénateur de 2016 à 2019. Il étudie en vue de l’obtention d’un MBA de l’Université du Massachusetts. Il publie ces jours-ci Sénateur, moi ?, aux Éditions La Presse.

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