Le calme va-t-il succéder à la tempête entre les États-Unis et l’Iran ? Difficile à prévoir tant les deux pays affichent des positions radicalement différentes sur à peu près tous les sujets au Proche-Orient.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Il existe pourtant au moins deux scénarios de sortie de crise afin d’éviter que le conflit actuel dégénère en guerre ouverte. Le premier est simple, même s’il n’est pas encore envisageable. Les Iraniens sont dans cette région depuis 3000 ans, les Américains depuis un demi-siècle. L’issue est aussi prévisible qu’inévitable : les Américains partiront, c’est certain.

Les indices sont probants et pointent dans cette direction. Le peuple américain en a assez de soutenir le rôle des États-Unis comme « gendarme du monde », rôle promu jusqu’à tout récemment par l’establishment démocrate comme républicain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

PHOTO CHARLES REX ARBOGAST, ASSOCIATED PRESS

Manifestation contre les interventions militaires au Moyen-Orient devant la Trump Tower, à Chicago

En septembre dernier, une enquête d’opinion a mis les points sur les i. Seulement un Américain sur cinq pense que les États-Unis devraient être prêts à partir en guerre pour atteindre leurs objectifs actuels envers l’Iran. Plus intéressante est l’opinion des électeurs républicains. À peine le tiers d’entre eux appuie cette option et ils sont 60 % à penser que la tension entre les deux pays est attribuable soit au retrait en 2018 de l’entente sur le nucléaire iranien, soit à l’imposition de nouvelles sanctions à l’Iran. Les Américains ont clairement identifié le fautif dans la montée de tension actuelle.

Barack Obama et Donald Trump sont tous les deux responsables de ce sentiment exprimé par leurs concitoyens. Le président démocrate a fait un pari en signant l’accord sur le nucléaire iranien en 2015 : l’entente assurait un contrôle efficace du programme atomique iranien, permettait aux États-Unis d’accélérer leur retrait partiel du Proche-Orient et ouvrait la voie à une réinsertion de l’Iran dans le grand jeu moyen-oriental. Il y avait chez Obama une réflexion, un plan, des objectifs. Les Américains l’approuvaient.

Donald Trump a pulvérisé cette vision, sans pour autant la remplacer par autre chose qu’une série de décisions tout aussi intempestives que contradictoires. Il reste un jour, il part le lendemain.

Mais, au fond, le président républicain marche dans les pas de son prédécesseur.

Il a affirmé pendant la campagne de 2016 sa détermination à mettre un terme « aux guerres sans fin » dans lesquelles l’Amérique est engagée depuis les attentats du 11 septembre. Il a, comme Obama, commencé à réduire le nombre de troupes en mission de combat au Proche-Orient. Pas plus tard qu’en octobre, il affichait son exaspération devant la situation en Syrie en déclarant : «  Nous nous retirons. Que quelqu’un d’autre aille se battre pour ce sable depuis trop longtemps imbibé de sang. » Tout cela rend pour le moins incompréhensible l’assassinat du numéro deux du régime iranien.

Quoi qu’il en soit, en attendant le départ des Américains, le deuxième scénario face à la tension actuelle ne peut être que diplomatique.

Diplomatie à la russe

Il faut trouver rapidement un plan de sortie de crise au moment où les deux pays semblent vouloir calmer le jeu. La solution pourrait bien venir de Moscou. Vendredi, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne se réunissent d’urgence à Bruxelles afin de trouver une position commune sur cette crise. L’exercice s’annonce périlleux. Le secrétaire d’État Mike Pompeo n’a eu que des insultes à proférer envers la réaction critique de certains Européens au meurtre du général. Et Berlin ne se réjouit pas d’avoir maintenant à gérer les conséquences pour l’Europe de la plus grave crise causée par Washington au Proche-Orient depuis des décennies, a dit le président de la Commission des affaires étrangères du Parlement allemand.

Les Européens étant impuissants à brider les ardeurs guerrières de l’administration américaine, la chancelière Angela Merkel jouera la messagère de l’UE et fera donc le déplacement à Moscou samedi pour discuter des solutions possibles. Vladimir Poutine tient en main quelques cordes qu’il pourrait tirer pour son profit et celui de son ami Trump.

De toutes les grandes puissances, la Russie est celle qui maintient le dialogue avec tous les États et groupes non étatiques au Proche-Orient.

On appelle cela la diplomatie. Moscou est en bons termes avec Israël, l’Arabie saoudite, la Syrie, la Turquie, l’Irak et des groupes comme le Hezbollah et le Hamas. L’Iran est son allié stratégique à qui elle vend de l’armement lourd, des centrales nucléaires, des biens et des services. Il y a quelques semaines, la Russie et la Chine ont participé avec l’Iran à des manœuvres navales communes dans l’océan Indien. Et les Russes sont engagés avec les Occidentaux dans la lutte antiterroriste.

Poutine est donc bien placé pour agir et influencer le gouvernement iranien. Le général Soleimani était un héros pour les durs du régime et un obstacle pour les modérés en quête de respectabilité internationale. Sa disparition ouvre un espace dont la diplomatie doit profiter. Dès lors, le président russe sera-t-il en mesure de jouer de ses atouts afin d’imposer un compromis entre les deux factions au bénéfice de tous ? Et les Américains, saisiront-ils l’occasion ?