Pointe-Saint-Charles ne cesse d’écoper.

Steven High
Professeur et cofondateur du Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia

Dernier coup dur : la direction des YMCA a annoncé qu’elle fermerait le 31 décembre prochain son centre local. Il s’agit là d’une nouvelle dévastatrice. En effet, l’établissement fournit aux familles en difficulté des services essentiels, notamment des activités parascolaires, des camps d’été et divers programmes pour les jeunes.

Les résidants de Pointe-Saint-Charles se mobilisent actuellement pour sauver leur YMCA, une institution qui leur est chère. Malgré les nombreuses batailles qu’ils ont dû mener, ils n’abandonnent pas la partie et sont loin d’avoir dit leur dernier mot.

Quand les usines du quartier ont fermé l’une après l’autre, un grand nombre de résidants de Pointe-Saint-Charles ont perdu leur gagne-pain. Entre 1967 et 1988, le taux d’emploi dans le secteur de la fabrication y a chuté de 70 % ; c’est énorme.

Ensuite, des magasins, des restaurants, des tavernes et des banques ont disparu. Souvent, les vestiges de ces commerces convertis en résidences privées restent visibles : leurs vitrines ont été briquetées ou remplacées par du verre givré.

Puis est venu le tour des écoles. Leur fermeture a particulièrement touché la communauté anglophone. Exemple typique : la lutte menée en vain par les résidants pour conserver l’école Lorne dans les années 80. À l’époque, les résidants soutenaient que l’établissement d’enseignement devait rester ouvert en raison du taux de chômage élevé et du grand nombre de familles bénéficiaires de l’aide sociale. L’éducation était, selon eux, la clé d’un avenir meilleur pour la collectivité. « Ce n’est pas le temps de fermer notre école », faisaient-ils valoir.

Les effets de ce désinvestissement ne sont pas ponctuels, mais cumulatifs.

Ceux qui pouvaient déménager l’ont fait ; les plus pauvres sont restés. La population de Pointe-Saint-Charles est passée de 27 000 résidants en 1951 à 14 000 en 1981.

Des statistiques accablantes montrent dans quelle mesure la population locale a été délaissée sur le plan économique. En 1981, 47,2 %, sinon plus, des résidants vivaient dans la pauvreté. Les personnes interviewées tracent un dur portrait de l’époque. À partir de données sur la santé recueillies en 2005, une étude révèle que Pointe-Saint-Charles était alors le district sanitaire (parmi les 24 que compte l’île de Montréal) recensant le plus de cas de maladies pulmonaires, de naissances prématurées, de mortalité infantile, de cancers pulmonaires ou autres, de personnes à faible revenu et de ménages monoparentaux – distinction dont le quartier aurait pu se passer. De plus, celui-ci se classait au cinquième rang en ce qui concerne la prévalence des maladies cardiaques et le taux de chômage.

Faisant monter en flèche les loyers et les taxes foncières, l’embourgeoisement accéléré de Pointe-Saint-Charles a jeté à la rue de nombreuses personnes qui en étaient natives. Aujourd’hui, la vie s’avère de plus en plus difficile pour un grand nombre de résidants. Comme la construction de condominiums a amélioré les statistiques générales, les écoliers du quartier n’ont plus droit cette année aux repas chauds à 1 $ par jour. Ils paient maintenant 5 $ par jour, ce qui constitue un réel problème pour les 40 % de résidants ayant du mal à joindre les deux bouts.

Dans le cadre de dizaines d’entrevues pour documenter l’histoire orale du quartier, des résidants de longue date dénotent le fait qu’ils ont été témoins de la désertion du quartier par ses habitants. Les uns après les autres, ils décrivent le contraste entre le dynamisme du passé et le vide actuel. Ce sentiment de perte transcende notamment l’entrevue avec Donna Carey, qui nous a dit : « Il n’y a pas de travail ici ; donc tout est fermé, et tout le monde a déménagé. » À l’époque, les enfants du quartier jouissaient d’une foule de services. Ainsi, ils « avaient toujours quelque chose à faire. Maintenant, nous n’avons vraiment plus rien à faire ».

Le YMCA anime la vie du quartier depuis longtemps. Il a ouvert ses portes en 1902, en face de la grille d’entrée des ateliers ferroviaires de la Grand Trunk Corporation (plus tard le CN), où travaillaient des milliers de personnes, mais qui sont maintenant fermés. En 1980, prenant la relève d’un club de jeunes du quartier, le YMCA a emménagé dans ses locaux actuels, en face du parc Le Ber.

Avec raison, les habitants du quartier sont connus pour leur militantisme. À de multiples reprises, ils se sont mobilisés : pour sauver l’école primaire St. Gabriel, la dernière école anglophone du Sud-Ouest, ou pour empêcher l’implantation d’un casino, par exemple. En outre, c’est à Pointe-Saint-Charles qu’est né le réseau des cliniques de santé communautaires du Québec. À une certaine époque, 40 % des résidants vivaient dans des logements sociaux. Le quartier a une histoire dont il peut s’enorgueillir.

Que les habitants de Pointe-Saint-Charles gagnent leur cause ou non, il est déplorable de constater le nombre de fois où ils se sont retrouvés au pied du mur, pratiquement dépourvus de tout soutien politique extérieur.