Dans cet essai, Ugo Cavenaghi et Isabelle Senécal montrent comment l’IA appliquée à l’éducation offre aux élèves des expériences d’apprentissage personnalisées et stimulantes. 

Les machines sont depuis longtemps capables d’accomplir certaines tâches beaucoup mieux que nous. Ce qui est nouveau avec l’IA, c’est qu’elles peuvent désormais exécuter des tâches cognitives, que l’on croyait réservées aux humains, et cela ouvre des perspectives dont nous commençons seulement à mesurer l’ampleur.

D’emblée, la couverture médiatique de l’IA fait écho à la peur que suscite le changement : 

Faut-il avoir peur de l’IA  ?

Les robots vont-ils nous mettre au chômage  ? L’IA va-t-elle nous dépasser  ?

Si ces titres à tendance apocalyptique ont l’avantage d’attirer l’attention du grand public sur l’IA, ils peuvent également rebuter, donc dissuader les gens de s’y intéresser.

C’est un écueil que nous souhaitons éviter ici, en laissant de côté le sensationnalisme pour nous appuyer sur les travaux de chercheurs et chercheuses qui étudient l’IA et les technologies numériques depuis plusieurs décennies.

Plusieurs spécialistes redoutent en effet que la dramatisation du débat nous détourne des préoccupations légitimes que nous devons avoir à l’égard de l’IA. […]

Yoshua Bengio, professeur titulaire au département d’informatique de l’Université de Montréal et chercheur en IA de réputation internationale: 

« C’est logique d’avoir des craintes, mais celles-ci ne sont pas fondées. Elles ne correspondent pas à ce que je connais de l’intelligence artificielle. De plus, on ne sait pas du tout si l’intelligence artificielle va un jour rejoindre l’homme, c’est de la futurologie, de la science-fiction. »

La peur que l’IA domine un jour le monde et nous réduise en esclavage – et même, finisse par nous exterminer –, nourrie par la science-fiction, ne doit pas nous détourner des enjeux bien réels, comme nous préparer aux changements majeurs qui se profilent, notamment sur le marché de l’emploi. Ce qui fait consensus chez les experts, c’est que l’IA fait partie de ces technologies capables d’opérer de profonds changements dans toutes les sphères de notre société : le marché du travail, le transport, la santé, l’éducation, les communications, le commerce, l’exercice de notre citoyenneté, etc.

L’essor de l’IA nous pose des questions complexes, parfois inédites. Pour y voir clair, il devient nécessaire de convoquer plusieurs disciplines, dont l’éthique. Pensons par exemple aux atteintes possibles à notre vie privée, avec l’utilisation de nos données personnelles et le recours à la reconnaissance faciale. Sans oublier la menace pour la démocratie que représente la propagation de fausses nouvelles grâce à des moyens techniques qui se sophistiquent sans cesse.

Cependant, la possibilité d’usages malveillants ne doit pas occulter le formidable potentiel de l’IA. Elle pourrait, dit-on, nous aider à solutionner les grands problèmes de notre temps, dont le réchauffement climatique, selon Jean-François Gagné, PDG de la société montréalaise Element AI.

Je crois fermement que les praticiens et praticiennes de l’éducation doivent faire l’effort de comprendre ce qu’est l’IA et réfléchir à ses impacts sociétaux. Il faut également considérer avec ouverture ce qu’elle peut offrir à notre système éducatif. L’école a par ailleurs un rôle de premier plan à jouer pour outiller les jeunes qui devront vivre avec l’IA, afin qu’ils soient en mesure de tirer parti de telles technologies.

L’IA est là pour rester. Au lieu de la laisser se développer sans notre participation, il est préférable de nous y intéresser et, même, de donner notre avis sur les principes et les règles qui l’encadreront. Selon Martin Gibert, chercheur en éthique de l’IA à l’Université de Montréal, nous devons nous demander avec quel type d’IA nous souhaitons vivre. Nous ne voulons certainement pas d’une IA qui accentue les inégalités en excluant une partie de la population, dépassée par la vitesse du changement. Je ne vois pas d’un bon œil que l’IA soit laissée aux seules mains de l’entreprise privée, qui n’a pas toujours à cœur l’intérêt du plus grand nombre.

Selon Joëlle Pineau, professeure à l’École d’informatique et codirectrice du Laboratoire d’apprentissage et de raisonnement de l’Université McGill, le moment est particulièrement propice à la réflexion et à l’établissement de balises parce que [l’IA] sort de plus en plus des centres de recherche et des laboratoires pour se propager dans notre quotidien. Il faut éviter de se retrouver dans une situation où l’IA progresserait beaucoup plus vite que notre capacité à l’incorporer de façon positive dans notre vie.

Lorsque nous cédons aux craintes que peuvent inspirer ces avancées technologiques, c’est souvent parce que nous avons tendance à rester dans une logique d’opposition et de domination.

Nous nous demandons alors qui de l’humain ou de la machine l’emportera, alors qu’il faut plutôt penser en termes de collaboration, de complémentarité.

Il est peu pertinent, tel que l’avance Laurence Devillers, professeure en IA et éthique à l’Université Paris-Sorbonne, de positionner l’humain et la machine comme des adversaires. Ce sont en effet les humains qui conçoivent les machines et les algorithmes, et les humains encore qui doivent décider des usages qui en sont faits. Il ne faut pas perdre cela de vue si nous voulons nous poser les bonnes questions à propos du développement de l’IA : 

« Le premier verrou, pour moi, c’est l’éducation. Il faut éduquer le citoyen, mais également, le politique. Il y a un énorme chantier pour qu’on accepte ces machines dans notre société et qu’on en tire le meilleur usage pour tout le monde. »

L’IA sera avec nous et non pas contre nous.

[…]

L’IA appliquée à l’éducation permettra d’offrir aux jeunes la possibilité d’apprendre différemment, grâce à des méthodes et à des moyens qui sauront les engager plus positivement et durablement. L’IA permet en effet de créer des parcours d’apprentissage individualisés, tenant compte des besoins propres à chaque élève. Il faut revoir le modèle qui consiste à enseigner à tout le monde la même chose en même temps et dans le même lieu.

Nous ne pouvons plus continuer à enseigner comme nous le faisons, avec des taux d’échec élevés, sachant qu’il existe des outils qui nous aideraient à faire beaucoup mieux. Il faut également que la recherche en éducation s’y intéresse, afin que nous puissions fonder nos choix sur des données probantes. J’ai été nommé membre du Conseil supérieur de l’éducation en 2019 et j’entends bien faire valoir ce dossier que je considère urgent.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Osons l’IA à l’école : Préparons nos jeunes à la révolution de l’intelligence artificielle, Ugo Cavenaghi et Isabelle Senécal, Éditions Château d’encre, 162 pages.