Mon père, un ancien prof de français qui profite maintenant d’un généreux régime de retraite de la fonction publique, m’a souvent répété lors de ma vingtaine de commencer à cotiser à des REER le plus rapidement possible, citant en exemple les revenus qu’il touche toujours maintenant que sa carrière est terminée.

Harold Beaulieu Harold Beaulieu
Citoyen millénarial inquiet

Précieux conseil venant d’un père soucieux qui, malheureusement, n’a pas été suivi avant ma trentaine et qui a généré, jusqu’à présent, l’équivalent d’un mois de salaire en économie. C’est pas l’Pérou, comme on dit, quoique ça payerait assurément un agréable séjour à Lima…

Récemment, j’ai réuni quelques collègues pour échanger des idées autour d’une campagne de contenu dont l’objectif serait de sensibiliser les jeunes adultes à mettre de l’argent de côté pour pouvoir profiter de « leurs vieux jours ». Le même genre de retraite qui permet à mon père de vivre aujourd’hui dans une belle maison de campagne dans les Laurentides, de voyager tous les ans et de considérer changer de voiture quand le modèle qu’il conduit ne lui convient plus. Loin de moi l’envie de lui reprocher quoi que ce soit, c’était l’objectif principal de sa vie et il a tout à fait le droit d’en jouir aujourd’hui.

Or, autour de la table de réunion où étaient rassemblés mes collègues, tous âgés de 24 à 40 ans, cet exercice de projection dans le futur est loin de s’être fait avec le même enthousiasme et optimisme qui devait habiter mon père au même âge. Ce sont plutôt l’appréhension et le désespoir qui ont prévalu. La colère, même, engendrée par la frustration de se sentir impuissant devant un avenir qui, avouons-le, n’a pas grand-chose de reluisant.

Je ne referai pas l’état des lieux de la situation climatique, mais j’encourage toutefois quiconque ne se sent pas préoccupé face à celle-ci à lire la Lettre d’un député inquiet à un premier ministre qui devrait l’être, de Gabriel Nadeau-Dubois, tour d’horizon très complet des données récentes et des scénarios d’avenir les plus à jour des conséquences qu’entraîneront — qu’entraînent déjà — les changements climatiques.

En somme, dans une trentaine d’années, quand j’aurai presque atteint l’âge de mon père, il est assuré que le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui aura profondément changé. Et pas pour le mieux.

Catastrophes naturelles sans précédent, crises de santé publique mondiales, mouvements migratoires massifs et conflits politiques violents ne sont que quelques exemples de répercussions qui feront passer les inondations de Sainte-Marthe-sur-le-Lac pour un fait divers. Difficile de penser à « une retraite dorée » quand la pointe d’une épée de Damoclès nous pend si près du crâne.

Vite et cher

Si cette menace à elle seule est plus que suffisante pour freiner l’enthousiasme qu’évoque l’avenir, les défis économiques qui se présentent à nous n’aident certainement pas à dorer la pilule. Le recul de l’accès à la propriété, la hausse du coût de la vie, la croissance du niveau d’endettement… La sacro-sainte quête de croissance économique et son incessante pression à consommer se conjuguent généralement assez mal avec l’épargne. Et si seulement ça nous rendait heureux ! La vie moderne va vite, coûte cher et, au bout du compte, on se retrouve souvent insatisfaits de la valeur de l’épanouissement que nous confère ce que l’on construit.

Les objectifs qu’on se fixe, qu’ils soient à court ou à long terme, agissent comme le moteur de nos existences. Ils nous encouragent à nous consacrer au maximum à ce en quoi on croit et à faire preuve de persévérance devant l’adversité. Autrement dit, ils donnent un sens à notre vie.

Or, quand on s’arrête un instant pour y réfléchir, c’est assez difficile de trouver un sens à l’idée de se préparer individuellement à un avenir confortable alors que, collectivement, on fonce vers la catastrophe.

Ç’a beau être en phase avec l’individualisme qui qualifie notre époque, ça tend aussi vers l’aveuglement. Tout cet argent, cette énergie et cette discipline ne seraient-ils pas mieux investis à changer le cours des choses ?

Le monde se transforme et les défis qui nous attendent appellent à ce que nous revoyons toute notre façon de l’aborder. Sauf pour l’élite économique qui aura toujours les moyens de s’élever au-dessus de la misère, il faut accepter que les chemins tracés qu’on suivait autrefois sans se questionner n’aient bientôt plus de débouchés.

Le moment semble venu de briser les modèles désuets et de défricher de nouvelles voies. D’exiger de nos gouvernements qu’ils investissent massivement dans l’éducation et la culture, le développement durable, une économie plus verte et des réformes qui nous dégageront plus de temps libre, nous permettant, enfin, de ne plus attendre jusqu’à la retraite avant de profiter pleinement de la vie. Je n’hésiterais pas une seule seconde à consacrer 10 % de mon salaire — le pourcentage d’épargne habituellement recommandé — dans tous ces grands projets. Ce sont des investissements qui m’apparaissent beaucoup plus sensés et qui, à long terme, seront beaucoup plus payants. Pas seulement pour moi, pour l’ensemble de la collectivité.

Parce qu’un jour, quand j’aurai moi aussi des enfants et qu’ils auront 20 ans, j’espère sincèrement qu’ils pourront, comme leur grand-père aura pu le faire avant eux, regarder vers l’avenir avec optimisme.