Avec un taux d’inflation alimentaire élevé, l’année 2020 s’annonce difficile pour les consommateurs moins nantis

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Collaboration spéciale

Le prix des aliments augmente partout. Il faut s’attendre à une inflation alimentaire chaque année, mais l’année 2020 s’annonce particulièrement difficile pour les consommateurs plus vulnérables financièrement, ici comme ailleurs dans le monde. Une inflation alimentaire importante arrive à un bien mauvais moment pour l’ensemble des pays industrialisés à l’aube d’un ralentissement économique.

Une réelle menace de choc sur les prix alimentaires plane sur 2020. Certains économistes ont récemment exprimé leurs inquiétudes en lien avec trois facteurs potentiels d’augmentation du coût des aliments : les répercussions des conditions météorologiques, la hausse du prix du pétrole et une forte dépréciation du dollar américain. Si on y ajoute le contexte nationaliste qui incite les pays à fermer leurs frontières aux produits de l’importation, les choses peuvent se compliquer drôlement.

La Chine joue aussi un rôle important dans l’équation. Le prix du porc a doublé en octobre après un abattage massif du bétail par prévention contre la peste porcine, faisant grimper l’inflation à la consommation à 3,8 % en Chine, son niveau le plus élevé depuis janvier 2012. Même si le prix du porc a atteint un sommet, certains économistes s’attendent à ce que l’inflation dépasse les 5 à 6 % dans les prochains mois. Une telle inflation forcerait la Banque centrale chinoise à assouplir sa politique monétaire pour stimuler l’économie.

Conséquemment, la Chine achète à nouveau de la viande canadienne depuis quelques semaines. Elle n’a tout simplement pas le choix pour nourrir ses quelque 1,4 milliard d’habitants.

La Chine achète de la viande partout sur le globe, entraînant des hausses importantes pour le prix du bœuf et du porc.

Ailleurs en Asie, afin de contrer les effets de la peste porcine, le Vietnam a abattu plus de 6 millions de porcs ces dernières semaines à titre préventif. L’Asie au complet est sur le qui-vive ces temps-ci. En Inde, le prix des légumes a augmenté de 26 % en quelques mois seulement. La Turquie affronte aussi un taux d’inflation alimentaire très élevé qui a dépassé les 15 % tout au long de l’année 2019. Des milliards de citoyens sur la planète doivent subir un taux d’inflation nettement supérieur à la normale.

Hausse importante au Canada

Ce qui se passe en Asie affecte l’ensemble de la planète, y compris le Canada. Le Rapport annuel des prix alimentaires canadiens prévoit une hausse importante du coût des aliments de près de 500 $ pour une famille moyenne de quatre personnes en 2020. La viande sera la grande responsable de cette hausse. Si la peste porcine atteint les frontières canadiennes, la situation pourrait s’empirer. Cette hausse prévue dépasse largement le taux d’inflation général de nos biens et services. Autrement dit, les Canadiens devront consacrer une part plus importante de leur budget à l’alimentation. Actuellement, nous estimons que le ménage moyen canadien dédie environ 9,1 % de son budget à l’alimentation. Ce pourcentage pourrait augmenter dans les prochains mois, ou du moins les prochaines années.

Un taux d’inflation anormalement élevé en 2020 arrive à un moment où l’innovation au sein de l’industrie agroalimentaire culmine principalement à cause de la popularité des protéines végétales, de l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les magasins, de l’émergence du commerce électronique et de la remise en question de l’utilisation du plastique dans le secteur. Ces vecteurs de changement s’inscrivent dans une mouvance menée par des consommateurs qui exercent de plus en plus leur pouvoir démocratique auprès des différents acteurs de l’industrie. Nous assistons à une plus grande pluralité des produits alimentaires en magasin, en restauration et partout ailleurs. Bien sûr, tout cela se passe dans un contexte où les prix alimentaires demeurent relativement stables.

Mais lorsque l’abordabilité alimentaire devient un problème pour un plus grand nombre de consommateurs, la qualité et surtout l’empreinte environnementale que représentent nos habitudes de consommation deviennent tout à fait secondaires.

Bien entendu, les coûts environnementaux liés à nos habitudes alimentaires existent vraiment et un jour, nous devrons tous les assumer. Le Canada offre à ses citoyens le cinquième panier d’épicerie le moins cher au monde en tenant compte des salaires des ménages. Les Canadiens ont été extrêmement gâtés. Mais pour atteindre l’équilibre en harmonie avec nos ressources planétaires et nos besoins physiologiques alimentaires, au lieu de consacrer 9,1 % de notre budget à l’alimentation, le pourcentage se situera plutôt autour de 12 %, voire 13 % et possiblement même plus. 

Toutefois, pour en arriver là, le contrat social qui existe entre l’industrie et les consommateurs doit changer. Par exemple, si les consommateurs veulent moins de plastique, il faudra accepter de payer davantage pour se nourrir. Un pourcentage plus élevé démontre à quel point un peuple valorise son alimentation. Nous accusons un sérieux déficit à de multiples niveaux, mais notre rattrapage doit se faire sur plusieurs années afin de permettre aux consommateurs et à l’industrie de s’adapter. Ces dernières années, tous les espoirs étaient permis vu l’importance que nous attribuons à l’utilisation de nos ressources.

Mais si les consommateurs se voient forcés à choisir entre la satisfaction de leur estomac et la sauvegarde de la planète, le choix sera prévisible dans la majorité des cas. Peu importe ce que disent certains sondages, le prix constituera toujours le facteur décisionnel le plus important. Un taux d’inflation alimentaire raisonnable est toujours souhaitable pour tout le monde, mais il existe un seuil qu’on ne peut dépasser, et tout porte à croire que nous dépasserons ce seuil en 2020.