La politique internationale n’enflamme pas les masses, au Québec comme ailleurs, et semble vouée par essence à l’indifférence. Si le débat public ne s’organise pas autour de cet enjeu, les nécessités de la vie internationale ont vite fait de nous rattraper et de nous rappeler qu’un État qui ne défend pas ses intérêts n’est pas pris au sérieux. Néanmoins, en ce domaine, il faut bien admettre que le Québec a manifesté un zèle singulier au cours des 30 dernières années.

Michel Leclerc Michel Leclerc
Premier conseiller aux Affaires francophones et multilatérales à la Délégation générale du Québec à Paris de 2008 à 2013

En effet, depuis la création du ministère des Relations internationales, en 1984, le gouvernement du Québec en rendu publics quatre documents de politique internationale, sans compter quelques plans d’action apparentés : Le Québec dans le monde. Le défi de l’interdépendance (1985), La force de l’action concertée (2006), Le Québec dans le monde : s’investir, agir, prospérer (2017) et, aujourd’hui, Le Québec : fier et en affaires partout dans le monde. Vision internationale du Québec.

Au rayon des idées et des propositions, ce nouvel énoncé politique n’ajoute pas grand-chose à la politique adoptée par le gouvernement Couillard en 2017, ce qui ne diminue en rien sa qualité. Il reprend à son compte les trois axes fixés voilà deux ans par l’ancien gouvernement : la prospérité économique, les changements climatiques et, finalement, la culture. À vrai dire, ces trois axes façonnent l’action internationale du Québec depuis 1986, que des ajustements successifs n’ont jamais détourné de leur course originelle.

Autrement dit, cette « vision internationale » ne débouche ni sur une proposition nouvelle ni sur un déplacement de perspective et n’exprime aucune ambition réformatrice.

On aurait tort, cependant, de conclure à une pernicieuse immobilité alors qu’au fond, la géopolitique mondiale n’a pas été bouleversée depuis l’élection du gouvernement Legault et que, grosso modo, les mêmes rapports de forces continuent d’infléchir les relations interétatiques.

Cette nouvelle politique semble plutôt poursuivre deux objectifs explicites : d’abord, s’approprier à des fins partisanes une politique qui, bien que née sous les fonts baptismaux libéraux, traverse en réalité les clivages politiques ; ensuite, raffermir un tropisme économique dont le gouvernement caquiste se fait l’ardent promoteur dans l’ensemble de ses interventions.

Ce document le démontre une nouvelle fois : c’est bel et bien la mondialisation, voire le « fanatisme des marchés », pour reprendre la formule de Joseph Stiglitz, qui dicte à présent les orientations des gouvernements en matière d’affaires internationales.

De ce point de vue, le Québec n’apporte pas une réponse politique originale par rapport aux forces et aux intérêts extérieurs qui gouvernent l’économie mondiale et déterminent la diplomatie des États. Pour autant, cette absence d’audace ne devrait pas nous faire sourciller et mérite assurément plus qu’une moue ennuyée.

La politique internationale d’un État ne se décide pas dans les officines des Finances ou du Conseil du trésor, elle est avant tout une création politique, c’est-à-dire le reflet de la conception qu’une collectivité se fait d’elle-même et de l’intérêt national. Il faut prendre garde que la politique internationale du Québec poursuive une idée fixe, soit le progrès économique comme ultime mesure et finalité de l’action de l’État.

L'économie et les autres missions

Le « virage économique » que fixe le premier ministre dans l’introduction de cette mise à jour de la politique internationale du Québec suggère sans réserve que celle-ci s’exécutera selon un cadre conceptuel qui n’a que faire des autres missions étatiques, sauf à les soumettre aux impératifs tout-puissants des investissements étrangers et des exportations. Les relations interétatiques ne se réduisent pas aux échanges économiques, même si elles en sont partie intégrante.

L’urgence climatique, la crise migratoire, le terrorisme, pour ne citer que ces seuls exemples, illustrent les limites, voire l’impuissance, d’une politique internationale qui irait à rebours de la réalité et de sa complexité. Nos délégations et nos bureaux à l’étranger ne doivent pas être convertis en porte-voix des chambres de commerce et des lobbys financiers au risque de gadgétiser leur fonction.

Cet économisme tous azimuts constitue un axiome politique qui n’est ni neutre ni sans conséquence, car il subordonne l’action politique à la seule règle économique, parfois sous le couvert d’ambitions plus vastes, et mène inexorablement, tôt ou tard, à l’effritement du politique.

Selon le théoricien des relations internationales Hans Morgenthau, l’objectif de tout décideur est la maximisation de l’intérêt national et la quête de puissance de l’État. Le Québec n’étant pas un État westphalien pleinement maître de sa politique extérieure, il ne peut raisonnablement conduire qu’une politique d’influence. Cette capacité d’influence passe notamment par la culture et la diplomatie politique, autonomes par rapport aux diktats économiques, mais par ailleurs sans hostilité à leur égard. Lors de la mise en œuvre de la nouvelle politique, il sera impératif de préserver un équilibre entre des objectifs qui, sans être naturellement antagonistes, peuvent apparaître difficilement conciliables au moment de leur application concrète.