Le 6 décembre 1989, j’avais 21 ans. J’étais étudiante en littérature à l’Université d’Ottawa. Ma meilleure amie étudiait en génie. Chaque année, depuis, je revois mon retour à la maison en fin de journée, les images d’horreur à la télévision, et le lendemain matin, au café, mon amie Laurence qui me dit : « Ça aurait pu être moi. »

Martine Delvaux Martine Delvaux
Auteure de Le boys club

Tous les ans, comme une grande partie de la population québécoise, je revis cet événement, et je réfléchis. Cette année, ça fait 30 ans. Et pour la première fois, j’ai pleuré. Pour la première fois depuis le soir du 6 décembre 1989. Parce qu’après ce jour-là, je n’ai plus pleuré, sans jamais comprendre pourquoi. Peut-être jusqu’à maintenant…

Au cours des dernières semaines, depuis la parution d’un livre que j’ai signé, j’ai été la cible, comme la plupart des féministes qui s’expriment sur la place publique, de messages haineux. J’ai aussi reçu des lettres anonymes, dans mon courrier, à l’université, des lettres qui ne contenaient pas de menaces, mais dont la personne qui les écrivait et me les envoyait sans relâche (j’ai reçu plusieurs lettres) cherchait à me remettre dans le droit chemin.

Des lettres qui, chaque fois, m’ont prise par surprise, surgissant dans mon courrier sans que je sache de quoi il s’agissait, jusqu’au moment où j’ai commencé à reconnaître, sur l’enveloppe, la calligraphie.

Le 5 décembre 2019, je les ai montrées à la sécurité de l’université. On m’a dit que j’avais bien fait, qu’il fallait toujours prendre ces événements au sérieux.

Cet événement est sans commune mesure avec le terrorisme du 6 décembre 1989. Mais il y a un lien entre la jeune femme que j’étais et celle que je suis devenue. La jeune femme de 21 ans qui, deux ans plus tard, quittait le pays pour étudier le féminisme et la littérature des femmes aux États-Unis. Celle qui arrivera ensuite au Québec, en 1996, pour occuper un poste de professeure de théories féministes à l’université. Entre 1989 et 1996, il y a peu d’années, mais il y a toute une jeunesse. Celle des féministes de la génération X qui, en plein backlash, ont continué à travailler, à avancer, dans la vie, dans les organismes féministes et dans les universités. Des féministes qui, bon an, mal an, ont continué à se battre, dans la lumière, mais le plus souvent dans l’ombre, dans les tranchées.

Des survivantes

Quand j’ai commencé à enseigner, des étudiantes me disaient refuser de s’identifier comme féministes. Je ne comprenais pas bien pourquoi, mais je ne leur en voulais pas. Je continuais à parler, à expliquer, à réfléchir avec elles, convaincue que l’étiquette, collée ou non sur leur identité, n’enlevait rien à ce qu’elles pouvaient penser. Ce que je mesure aujourd’hui, réfléchissant à mes larmes absentes pendant toutes ces années, c’est que les femmes de ma génération ont vécu comme des survivantes. À l’image de cette survivance qu’incarnait Nathalie Provost au lendemain de la tuerie de Polytechnique, et qu’elle incarne aujourd’hui. Nous avons survécu même si nous n’étions pas sur les lieux de l’attentat. Nous avons continué. Et cet événement était presque un appel aux armes. Pas aux armes de guerre, mais aux armes féministes – de la pensée et de la parole féministes.

Fini le contexte social de la révolution sexuelle et de la Révolution tranquille. Fini ce moment béni du changement de société. En plein néolibéralisme, devant Ronald Reagan et Margaret Thatcher, les loups de Wall Street et tous les boys clubs en complet-cravate qui allaient mener le monde droit dans le mur, les féministes de la génération X ont travaillé fort pour ne pas céder. L’assassinat des étudiantes le 6 décembre 1989, c’est notre assassinat symbolique. Nous sommes des vivantes qui portent la mort. Des vivantes qui vivent en se disant qu’elles auraient pu mourir. Et devant la tâche à accomplir, devant le péril que ça représentait, le puits des larmes, pendant un long moment, s’est asséché. Ce n’est qu’aujourd’hui que mes larmes à moi se remettent à couler.

On aime penser que tout est gagné, que les luttes féministes n’ont plus raison d’être parce que ça y est, on y est arrivé. On préfère ne pas voir en images, dans nos pensées, les corps de tant de femmes violées, violentées, assassinées.

Pourtant, c’est ça que nous rappelle le 6 décembre 1989. Et c’est cette mémoire-là, je le sens aujourd’hui, que mon corps de féministe a toujours portée. Avançant comme une guerrière non pas parce que j’étais en guerre, mais parce que je savais qu’on pouvait m’attaquer. Cachée derrière une armure, un bouclier pour essayer d’y échapper. Je n’ai jamais pensé qu’il faudrait qu’entre les hommes et les femmes, on en vienne aux armes. Au contraire, j’ai espéré qu’un jour, l’allégorie de la guerre elle-même en viendrait à s’épuiser.

C’est peut-être pour cette raison, aussi, que je pleure aujourd’hui. Des larmes vieilles de 30 années. Des larmes fatiguées. Des larmes qui voudraient pouvoir se reposer.