Dans White, l’essai dont il faisait la promotion récemment au Québec à l’occasion de sa venue au Salon du livre de Montréal, l’auteur à succès Bret Easton Ellis aborde un phénomène qu’il n’est visiblement pas le seul à vivre, « une anxiété, une oppression », qu’il ressentirait chaque fois qu’il s’aventure en ligne.

Judith Lussier Judith Lussier
Collaboration spéciale

L’utilisation du terme « oppression », en intro de son essai, est aussi fascinante que révélatrice puisqu’elle rappelle une citation que l’on attribue vaguement à l’internet : « Quand on est habitué aux privilèges, l’égalité peut être ressentie comme une oppression ».

L’essai d’Easton Ellis est symptomatique d’une tendance un peu passive-agressive à considérer que c’était mieux avant – quand les parents ne surprotégeaient pas leurs enfants – et qu’en raison de la rectitude politique, on ne pourrait plus rien dire. Le problème, avec le discours « on peut plus rien dire », en plus d’évacuer assez rapidement les avancées sociales que l’on pourrait attribuer à cette maudite rectitude politique, est qu’il se contredit la plupart du temps à mesure qu’il s’énonce, le fait étant que BEE a pu le dire sur les nombreuses tribunes qui lui sont offertes depuis la parution de son livre.

Généralement, ce que cette complainte signifie réellement, c’est qu’on ne peut plus rien dire sans en subir les conséquences comme avant. Parce qu’en réalité, on n’a jamais autant pu s’exprimer !

Pour le meilleur et pour le pire, les réseaux sociaux ont démocratisé la parole, permettant à des voix autrefois marginalisées de répondre aux discours dominants. Ces voix demeurent marginalisées – elles jouissent rarement des larges tribunes dont disposent ceux qui se plaignent d’une dictature de la rectitude politique – mais sont tout de même perçues comme étant « une nouvelle forme de fascisme », pour reprendre les mots tout en nuance d’Easton Ellis. Parce qu’on sait que, comme Mussolini, l’organisation qui l’a désinvité d’un gala célébrant la diversité sexuelle a du sang sur les mains.

À ce sujet, BEE relève l’incohérence de GLAAD de l’avoir désinvité parce qu’il avait tweeté qu’il « avait l’impression de piler dans une flaque de VIH » en écoutant Glee en 2011, alors que Bill Clinton était honoré ce soir-là, même s’il avait soutenu le mariage exclusivement hétéro et les politiques « don’t ask don’t tell » dans les années 90. On rappelle pourtant sans cesse aux militants pour la justice sociale qu’il ne faut pas juger les gestes d’autrefois à l’aune des valeurs d’aujourd’hui. Et pendant qu’Easton Ellis recevait nombre d’appuis à la suite de son indignation spectacle sur Twitter, on oubliait nonchalamment que des voix marginalisées sont régulièrement désinvitées dans l’indifférence la plus totale, lorsqu’elles ont seulement été invitées.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« L’essai [White de Bret] Easton Ellis est symptomatique d’une tendance un peu passive-agressive à considérer que c’était mieux avant – quand les parents ne surprotégeaient pas leurs enfants – et qu’en raison de la rectitude politique, on ne pourrait plus rien dire », écrit Judith Lussier.

Mais BEE n’en est pas à une contradiction près, notamment dans les accusations qu’il adresse aux milléniaux et autres libéraux vertueux. On pourrait tellement retourner le miroir contre lui que c’est à mettre un psychanalyste sur son cas pour y déceler un potentiel processus de projection. Il les trouve fragiles alors que son essai entier repose sur sa propre fragilité face aux réactions qu’il suscite sur les réseaux sociaux. On s’offusquerait trop facilement de nos jours, dit-il en s’offusquant. Les homosexuels, les femmes et les Noirs auraient tendance à se victimiser, affirme encore celui qui se présente sur 400 pages comme une victime de la rectitude politique.

Mais surtout, il est étonnant de lire un homme dont la carrière semble avoir été fondée sur la subversion se plaindre à présent que la subversion vienne avec les désagréments de la subversion.

À ce propos, BEE présume que son œuvre phare, American Psycho, ne pourrait pas être publiée aujourd’hui.

Ironiquement, on se rappellera que la publication de l’ouvrage avait été annulée par une première maison d’édition frileuse en 1990 avant de surfer sur un succès probablement moussé par cette controverse en 1991. La différence, dira Easton Ellis, est qu’à l’époque, on en avait débattu. Comme si les critiques souvent amalgamés à tort à de la censure – prenons le cas de SLĀV chez nous – se faisaient sans débat. Parlez-en à ceux qui subissent encore les contrecoups de cette controverse.

On me répondra sans doute que je confirme, à mon tour, la thèse de BEE en le critiquant. Cela témoigne davantage de la fragilité d’une élite peu habituée à partager le micro que d’une manifestation d’indignation démesurée de la part d’une génération feluette face à un discours qui dérange. Et qui ne dérange pas tant que ça, finalement, puisqu’il est abondamment partagé et qu’il semble plutôt consensuel.

Les tenants du discours « on peut plus rien dire » reprochent souvent aux militants pour la justice sociale de crier au loup. Or, on sait ce qui se passe, quand on crie trop souvent au loup : on finit par ne plus s’inquiéter quand quelqu’un comme Mike Ward est véritablement victime de censure.