Dans ma pratique, en tant qu’infectiologue dans un hôpital très achalandé de Toronto, je vois chaque jour les conséquences de l’antibiorésistance.

Jerome Leis Jerome Leis
Professeur agrégé à la faculté de médecine de l’Université de Toronto et directeur médical du contrôle et de la prévention des infections au Centre des sciences de la santé Sunnybrook

Il y a 100 ans, des infections comme la pneumonie ou la cellulite étaient souvent fatales. La découverte des antibiotiques, de puissants médicaments qui tuent les bactéries responsables des infections, a renversé la situation. Les antibiotiques sont l’une des plus importantes découvertes médicales du XXe siècle, mais notre tendance à les surutiliser a contribué à répandre l’antibiorésistance. Nous risquons à présent de nous retrouver à court d’antibiotiques efficaces.

Plus tôt, cette année, l’Organisation mondiale de la santé a placé l’antibiorésistance parmi les 10 plus grands ennemis de la santé humaine.

Alors, que signifie l’antibiorésistance pour la population canadienne ? Un rapport national publié récemment estime qu’au moins 14 personnes meurent chaque jour au Canada des suites directes de l’antibiorésistance ; ces décès auraient pu être évités si nos antibiotiques de première intention avaient été efficaces contre les bactéries en cause. Sans correctifs, on estime que d’ici 2050 ce chiffre pourrait plus que doubler.

Les professionnels de la santé et les patients ont un rôle à jouer, mais il faut tout d’abord comprendre comment l’antibiorésistance se développe. Les antibiotiques sont prescrits pour détruire les bactéries responsables des infections, mais notre organisme abrite aussi une foule d’autres bactéries essentielles à notre santé. Chaque fois que nous prenons un antibiotique, ce dernier détruit une partie de notre flore bactérienne et laisse derrière les souches qui y sont résistantes. Une fois la concurrence éliminée, ces souches plus résistantes prennent la place laissée vacante et elles se propagent d’une personne à l’autre.

Voici ce que cela signifie dans la pratique : on peut me demander de voir un patient qui a une infection urinaire simple, mais rebelle, parce qu’aucun des antibiotiques à prise orale n’est efficace. Dans un tel cas, nous devons administrer un antibiotique intraveineux ; c’est un geste médical invasif qui comporte un plus grand risque d’effets indésirables et qui impose un coût supplémentaire au système de santé.

Plus rarement, il m’est arrivé de voir un patient atteint d’une infection grave, pour laquelle il n’existe aucun antibiotique efficace. Dans de tels cas, la seule option restante est peut-être l’amputation pour maîtriser l’infection. Parfois, un patient porteur d’une infection antibiorésistante a déjà été exposé à plusieurs reprises à des antibiotiques, ce qui explique sa situation. Il peut aussi arriver qu’un patient n’ait encore jamais reçu d’antibiotiques et qu’il ne soit pas conscient d’héberger une bactérie antibiorésistante.

Il faut dès maintenant utiliser les antibiotiques judicieusement pour limiter l’émergence d’une antibiorésistance encore plus grande.

Or, la surutilisation des antibiotiques continue d’être problématique. On a estimé que jusqu’à 33 % des 24 millions d’ordonnances délivrées au Canada chaque année sont superflues.

Pourquoi surutilisons-nous ces médicaments aussi puissants qu’indispensables ?

Les infections bactériennes causent parfois les mêmes symptômes que les infections virales à l’origine des maux de gorge, de la toux et du rhume. Or, les antibiotiques sont inefficaces contre les infections virales et ces dernières s’estompent généralement d’elles-mêmes en quelques jours. C’est pourquoi un bloc d’ordonnances pour les infections virales a été créé à l’intention des professionnels de la santé — une « ordonnance » sur papier, remise au patient, qui explique brièvement son diagnostic d’infection virale, ses symptômes potentiels et leur durée approximative, les médicaments en vente libre susceptibles de les soulager et les motifs pour lesquels on ne lui a pas prescrit d’antibiotiques.

Diminuer les « au cas où »

Il arrive que des antibiotiques soient administrés « au cas où » une infection serait bactérienne lorsque l’état de santé d’un patient se détériore, par « précaution », mais ce raisonnement fait fi du risque globalement associé aux antibiotiques. Outre le risque de sélection associé à l’antibiorésistance avec chaque antibiothérapie prescrite, il s’agit de l’une des classes d’agents le plus souvent associées à des réactions médicamenteuses qui amènent les gens à consulter aux services des urgences au Canada. Parmi ces réactions, mentionnons l’allergie, les éruptions cutanées, les diarrhées graves et l’insuffisance rénale.

Il existe des solutions pour s’attaquer au problème de l’antibiorésistance, elles consistent d’abord et avant tout à éviter d’utiliser ces puissants médicaments à mauvais escient. Tant les médecins que les patients ont une responsabilité dans l’utilisation judicieuse des antibiotiques.

Choisir avec soin*, une campagne nationale qui vise à engager le dialogue sur la surutilisation entre les médecins et les patients, a conçu des outils pour les médecins et les patients au sujet des circonstances où les antibiotiques sont indiqués et celles où ils ne le sont pas.

Nous avons beaucoup de travail à faire pour sensibiliser la population canadienne à l’utilisation judicieuse des antibiotiques. En travaillant ensemble à éviter la surutilisation de ces médicaments qui sauvent des vies, nous pouvons espérer préserver leur efficacité et leur puissance pour les situations où ils sont vraiment nécessaires.

* L’auteur est également directeur médical du contrôle et de la prévention des infections au Centre des sciences de la santé Sunnybrook

>Consultez le site de la campagne Choisir avec soin