Les Français ont de la suite dans les idées. Depuis leur adhésion à l’OTAN au moment de sa création en 1949, ils ont toujours tenu un discours critique envers l’organisation.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Le ton variait selon le gouvernement en place. Le général de Gaulle est celui qui est allé le plus loin dans une politique de distanciation avec l’OTAN. Irrité par la mainmise de plus en plus lourde des États-Unis sur l’organisation, il a retiré la France du commandement militaire en 1966 tout en maintenant sa présence dans les organes politiques.

Trente ans plus tard, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont jugé le temps venu de renouer avec l’OTAN après avoir obtenu de Washington les assurances nécessaires pour qu’une place soit faite à l’identité européenne de défense au sein de l’organisation. Ils ont ainsi décidé du retour de la France dans la structure militaire.

Pour autant, l’Alliance atlantique n’a jamais fait l’unanimité au sein des élites politiques et intellectuelles françaises.

Les opposants lui reprochent d’être essentiellement au service des stratégies militaires américaines en Europe et dans le monde.

Certains ont une lecture encore plus tranchée. Dans Mémoire de paix pour temps de guerre, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin se montre cinglant. À son avis, la France a tiré peu de bénéfices de son retour dans l’organisation et l’OTAN est toujours prise dans les mailles du filet américain. Dès lors, il estime qu’elle « joue aujourd’hui un rôle néfaste », particulièrement face à la Russie.

L’actuel président, Emmanuel Macron, ne va pas aussi loin, mais il reprend en partie l’analyse de son compatriote. Il y a deux semaines, dans une longue entrevue sur la politique étrangère française accordée à l’hebdomadaire britannique The Economist, Macron s’est interrogé sur les finalités stratégiques de l’OTAN au vu des dysfonctionnements qui la secouent depuis de nombreuses années.

« Mort cérébrale »

Le président s’accommode de la structure militaire de l’organisation. La France y est bien représentée et trouve l’arrangement bénéfique pour mener des opérations conjointes entre alliés. Macron est plutôt insatisfait de la superstructure, c’est-à-dire la tête, ce qui est censé produire des idées, des orientations, des objectifs. Et cette tête est en panne, incapable, dit le président, de planifier et de coordonner l’action commune. D’où la formule lapidaire de « mort cérébrale » de l’OTAN lancée par Macron aux journalistes.

La formule a choqué et, comme à chaque remise en question de l’Alliance, la réaction de la plupart des alliés a été typiquement pavlovienne. La tête dans le sable, le Canada, la Lettonie et plusieurs autres ont contre-attaqué : « Comment ose-t-il ? Tout va bien dans le meilleur des mondes. Circulez, il n’y a rien à voir. » Or, justement, rien ne va plus.

Le paysage stratégique a changé, et pas seulement depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Les États-Unis ont ignoré leurs alliés en 2003 lors de la guerre contre l’Irak. Dix ans plus tard, Barack Obama a refusé de frapper la Syrie après une attaque aux armes chimiques, laissant en plan la France dont les avions de combat étaient prêts à décoller. Le président démocrate a de plus amorcé le basculement des États-Unis vers l’Asie, une façon de dire que les théâtres européens et moyen-orientaux sont devenus secondaires. Trump en a rajouté en déclarant l’OTAN obsolète. Pour sa part, la Turquie se rêve en puissance régionale et mène son propre jeu au Proche-Orient sans consulter ses alliés.

Devant ce désordre, Macron a simplement exposé tout haut et avec franchise ce qui mine l’OTAN : la perte de sens, l’effritement de la solidarité, l’éloignement des États-Unis.

Réflexion en profondeur

Dans cette perspective, sa critique apparaît nécessaire, voire salutaire, car elle bouscule le conformisme ambiant et oblige l’Europe à affronter cette nouvelle donne, en soulevant la question de son indépendance stratégique.

Cette ambition pour l’Europe ne fait toutefois pas l’unanimité. Les petits pays d’Europe de l’Est refusent d’en entendre parler et s’accrochent à l’OTAN, ou plutôt aux États-Unis, comme ultime garant de leur sécurité. Mais Donald Trump fragilise cette certitude lorsqu’il remet en cause la pertinence de l’article 5, cette clause de solidarité, souvent mal comprise d’ailleurs, selon laquelle les membres se doivent assistance si l’un d’entre eux est attaqué. Or, cet article ne lie pas les membres par un engagement automatique. Il leur laisse le choix des moyens pour réagir, et ceux-ci peuvent ne pas être militaires. D’où l’interrogation de Trump à savoir si une attaque contre le Monténégro devrait entraîner la Troisième Guerre mondiale.

Les Européens doivent cesser d’avoir peur de revisiter une alliance conçue en d’autres temps et pour une autre menace. Et les États-Unis ne seront pas éternellement sur le Vieux Continent. Dès lors, Macron leur demande d’entamer une réflexion en profondeur afin de repenser l’Alliance atlantique au prisme des nouvelles réalités géopolitiques et de revoir la relation avec la Russie, le voisin qui ne va pas disparaître, pour bâtir ce qu’il appelle « une architecture de confiance et de sécurité ». Sera-t-il entendu la semaine prochaine lors du sommet de l’OTAN à Londres ?