Déclenchée le 19 novembre, la grève au CN révèle un malaise qui provient d’un parcours historique improvisé avec son lot de conséquences présentes.

Jean-Claude Bernatchez Jean-Claude Bernatchez
Professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières et directeur de l’Observatoire des relations de travail

Le 6 juin 1919, le gouvernement du Canada a créé la compagnie de chemin de fer Canadien National (CN) qu’il a privatisée en novembre 1995. Cette opération de délestage reflétait l’esprit d’un État qui avait renoncé à construire lui-même un système public de transport intégré.

Par la suite, le CN a acquis des sociétés aux États-Unis, voire en Grande-Bretagne, se concentrant sur les lignes à fort trafic, délestant au plus offrant les lignes courtes moins rentables, parfois dirigées par des entreprises dont l’incompétence fut bien révélée par la catastrophe de Lac-Mégantic en juillet 2013 avec ses 47 morts. Actuellement, le Canadien National, devenu international, compte environ 22 000 employés avec un chiffre d’affaires oscillant autour de 8 milliards de dollars.

Absorbé par un syndrome de grossissement, le CN a omis de prendre la mesure d’une nouvelle problématique chez sa force active, soit, d’une part, la réduction de la santé des travailleurs âgés et, d’autre part, les exigences des jeunes travailleurs en matière d’adéquation travail-famille.

Les deux groupes, jeunes et vieux, souhaitent, pour des raisons différentes, une modification des formes traditionnelles d’organisation du travail dans un système ferroviaire canadien qui, depuis sa privatisation, a grandi selon les opportunités des lois du marché. C’est de ce terreau que la grève des chefs, agents de train et de triage du CN surgit comme un monstre de l’Halloween. Ainsi, les pénuries anticipées de propane, de pétrole ou de grains attribuent à ce conflit ouvrier un air d’urgence nationale.

Les 3200 salariés en grève sont représentés par la Conférence ferroviaire de Teamsters Canada (CFTC). Leur mobilisation, soutenue par un vote de grève favorable de 99 %, exclut les salaires. Malgré la grève, des trains roulent. En effet, les 1800 ingénieurs de locomotives et les 600 superviseurs du CN, également syndiqués avec les Teamsters, sont au travail, car leur convention collective se termine en décembre 2022. S’ajoutent les cadres du CN qui œuvrent également au fonctionnement des trains pendant le conflit. Les négociations collectives sont soutenues par le Service fédéral de médiation.

Santé et sécurité au travail

Les enjeux du conflit concernent d’abord la santé et la sécurité au travail. En effet, neuf syndiqués des Teamsters sont morts à la suite d’accidents ferroviaires au cours des deux dernières années. En outre, l’exigence de conduire à l’occasion les trains sur de courtes distances avec une télécommande à l’extérieur de la locomotive, en obligeant le conducteur à s’agripper de son mieux, est contestée.

La fatigue occupationnelle du personnel est mise en évidence, d’où la demande de la soulager par davantage de congés payés.

Vient finalement le plafonnement du remboursement des frais médicaux, limitant l’accès à des médicaments spécialement chez les travailleurs vieillissants. À cet égard, les grévistes demandent une plus grande implication financière de l’employeur. Par ailleurs, ce dernier valorise des exigences productives.

La Cour suprême du Canada, par ses arrêts BC Health (2007) et Saskatchewan (2015), a érigé la négociation collective et l’exercice de la grève en droits constitutionnels. Mais cela ne limite pas le devoir des parties de s’assurer du maintien de services essentiels.

Le Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) peut s’en assurer afin de « prévenir des risques imminents et graves pour la sécurité et la santé du public » (art. 87.4, Code canadien du travail). Si le gouvernement du Canada exige le retour au travail, il doit alors donner accès à un arbitrage de différend. Autrement, son initiative ne passerait pas le test de la Cour suprême. Au-delà de cela, cette grève s’appuie sur des besoins occupationnels insatisfaits, tant chez les nouveaux que les anciens travailleurs, dans une compagnie de chemin de fer absorbée par sa croissance internationale face à un gouvernement canadien qui a renoncé à faire du ferroviaire une entreprise nationale.