La semaine passée, le premier ministre Justin Trudeau nous a réservé une surprise avec son nouveau Cabinet en nommant une ministre qui se consacrera à l’amélioration du sort de la classe moyenne. Depuis plusieurs années, le premier ministre tout comme les différents chefs des partis de l’opposition ont déploré la condition de la classe moyenne canadienne. La nomination d’une ministre dévouée à la classe moyenne constitue simplement une illustration additionnelle de la résistance d’un mythe qui ne veut pas mourir : celui voulant que la classe moyenne stagne depuis environ 1970.

Vincent Geloso Vincent Geloso
Collaboration spéciale

Le mythe canadien est un écho de celui fréquemment utilisé avec succès par les politiciens populistes américains afin d’accumuler des votes. Pour promouvoir ce mythe, on utilise souvent le revenu médian des ménages. Selon cette statistique, il semble y avoir une stagnation des revenus. Cependant, comme c’est le cas fréquemment lorsqu’on analyse des statistiques, le contexte importe et il y a donc plusieurs nuances à faire ici.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Justin Trudeau et la nouvelle ministre de la Prospérité de la classe moyenne, Mona Fortier

Par exemple, il convient de noter que la taille des ménages a diminué considérablement depuis les années 70. Il s’agit là d’un fait important puisque nous sommes intéressés par le revenu par personne à l’intérieur des ménages. Sans ajustement, nous comparons de grandes familles du passé avec de petites familles d’aujourd’hui.

En ajustant selon la taille des ménages, on réalise qu’au lieu de stagner depuis 1976, le revenu médian des ménages a augmenté de plus de 30 %.

Un autre biais bien connu est celui associé à l’indice des prix à la consommation (IPC), qui est fréquemment utilisé afin d’ajuster l’inflation. La plupart des économistes, même ceux qui aident à créer cet indice chez Statistique Canada, sont conscients que ce dernier surestime l’augmentation du coût de la vie. Les estimations diffèrent.

La Banque du Canada semble croire que la surestimation est égale à 0,5 point de pourcentage, alors que Timothy Beatty et Erling Røed Larsen, dans un article publié dans le Canadian Journal of Economics, proposent une surestimation d'environ 1,3 point. Ainsi, si l’IPC indique une augmentation annuelle des prix de 2 %, le taux réel se situe entre 0,7 % et 1,5 %. En corrigeant pour le biais estimé par la Banque du Canada (le plus modeste), on découvre que le niveau de croissance du revenu médian depuis 1976 dépasse largement l’ordre de 50 %. En utilisant les estimations de Beatty et Larsen, on découvre des gains réels dépassant 75 %.

Le rôle de l'immigration

À tout cela, il convient d’ajouter le rôle des changements démographiques occasionnés par l’immigration. Cela peut sembler anodin au premier abord, mais il s’agit d’un problème important puisque nous ne comparons pas les mêmes populations à travers le temps. Pour illustrer ce problème statistique, imaginez un groupe de 100 personnes qui bénéficient toutes d’une augmentation de 1 % de leurs revenus. Le revenu médian devrait aussi augmenter de 1 %. Si 10 personnes avec des revenus nettement inférieurs à la médiane s’ajoutent à ce groupe, elles donneront l’impression d’une baisse du revenu médian. Et ce, même si aucune personne n’a vécu une baisse de revenu.

Puisque la proportion d’immigrants à l’intérieur de la population canadienne augmente et que les immigrants ont des revenus légèrement inférieurs à ceux du reste de la population, cela donne l’impression d’une stagnation du revenu médian. En d’autres mots, nous comparons des populations différentes à travers le temps.

Que se passe-t-il si nous suivons les mêmes personnes à travers le temps ? Statistique Canada produit un indice de la mobilité du revenu en regardant le revenu au début et à la fin de chaque période de cinq ans depuis 1982. En faisant la moyenne de la croissance du revenu médian pour chacune de ces périodes quinquennales, on découvre un taux de croissance de 15 % pour chaque période de cinq ans. En ajoutant les corrections nécessaires mentionnées plus haut quant au coût de la vie, on découvre un taux de croissance de 18 % pour chaque période de cinq ans.

Il y a donc une mobilité économique importante au Canada pour les gens de la classe moyenne.

Charles Lammam et Niels Vieldhuis de l’Institut Fraser, en utilisant des données de Statistique Canada qui suivent les mêmes personnes entre 1993 et 2012, ont confirmé ce portrait. Les individus qui étaient au milieu de la distribution des revenus en 1993 ont vu leurs revenus augmenter de 70 % jusqu’en 2012.

Il est impossible de soutenir sérieusement que la classe moyenne a stagné. Bien sûr, on peut juger que cette augmentation pourrait être plus importante encore. Cependant, ce n’est pas en se basant sur des arguments de pacotille ragotés par des politiciens en besoin de confort électoral qu’on améliore la situation.