Pendant vingt-cinq ans, Michèle Ouimet a parcouru la planète. Du Rwanda à l’Arabie saoudite, elle a couvert les guerres, les révolutions, les désastres naturels. Dans ce récit de sa carrière de grand reporter international, elle nous laisse voir les coulisses du métier.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Michèle Ouimet

Tout est compliqué. Tout, absolument tout.

L’hôtel, d’abord. Construit en 1969 sur une colline qui surplombe la ville, l’Intercontinental accueillait les étrangers de passage et la crème de la société afghane. Il comprend deux cents chambres réparties sur six étages, mais aujourd’hui, il n’y a que quatre clients, trois Afghans qui ont la nationalité américaine et moi. L’électricité fonctionne quelques heures par jour et la piscine au ciment craquelé est vide et sale.

À la réception, l’employé me remet une énorme clé et quelques chandelles. Ma chambre est au troisième. Je grimpe les marches, car les ascenseurs ne fonctionnent pas. Dans le couloir sombre, je tends ma chandelle pour déchiffrer les numéros des portes.

Je dors dans une chambre glaciale sous une montagne de couvertures. Un calorifère bricolé avec des fils nus fichés directement dans le mur fonctionne à plein régime jusqu’à vingt heures, heure à laquelle les talibans coupent l’électricité. Ma chambre est plongée dans le noir, comme les trois quarts de la ville. Je me cale dans mon lit et je lis mes notes à la lueur d’une chandelle.

Le lendemain, je me présente à la salle à manger avec un voile sur la tête et un manteau qui ramasse la poussière des tapis. Je suis la seule cliente et j’ai une faim de loup. Un serveur me demande gentiment : 

— Do you want a croissant ?

Il prononce croissant dans un français rocailleux. Je réponds oui, émue. Un croissant ! À Kaboul ! Je n’arrive pas à y croire. Je l’imagine dodu, chaud, gorgé de beurre. Je suis prête à redonner plusieurs étoiles à l’hôtel, qui, pourtant, n’en mérite aucune.

Lorsque le serveur dépose le croissant dans mon assiette, il émet un bruit suspect, un ploc métallique qui n’augure rien de bon. J’avale mon thé tiède et je renonce au croissant dur comme de la roche.

Le hall de l’hôtel fourmille de talibans qui n’ont que moi à espionner. Ils sont faciles à reconnaître avec leur turban et leur kalachnikov.

Je prends un taxi qui m’amène au ministère de l’Information, passage obligé pour les journalistes étrangers, qui doivent obtenir le feu vert des mollahs avant de poser ne serait-ce que l’ombre d’une question.

Le taxi traverse plusieurs quartiers. Certains sont déserts, parsemés d’édifices éventrés par les bombes. La rivière qui traverse une partie de la ville est réduite à un filet d’eau jonché de détritus. Kaboul grelotte. En décembre, il y fait aussi froid qu’à Montréal. Les riches ont fui le pays depuis longtemps, s’exilant au Pakistan, aux États-Unis ou en Europe. D’autres s’entassent dans des camps de réfugiés, comme Kacha Gari ou Jalozaï, à Peshawar. Il ne reste que des pauvres, ou presque. Kaboul a perdu son élite et une bonne partie de sa classe moyenne. La neige mouillée se transforme en gadoue. Des enfants se promènent pieds nus dans leurs godasses.

Les bureaux du ministère de l’Information ressemblent à Kaboul, froids, nus, déprimants. Il n’y a pas de meubles, qu’une moquette usée sur laquelle un mollah est assis. Je l’imite en ajustant mon voile afin de m’assurer qu’aucune mèche ne dépasse.

Il scrute, pour ne pas dire dissèque, mon passeport.

Le mollah est maigre, il a un nez en bec d’aigle et une longue barbe blanche qui déborde sur son torse. Il me dicte mes conditions de travail dans un anglais bancal : pas le droit d’interviewer des femmes, pas le droit de visiter des familles, pas le droit de prendre des photos d’hommes, de femmes, d’enfants, d’objectifs militaires, de ponts, pas le droit de me promener le soir après le couvre-feu, pas le droit de porter la burqa, seulement un voile qui laisse mon visage à découvert. Je dois embaucher un chauffeur et un traducteur choisis par les talibans. Salaire exigé : cent dollars américains par jour, cinquante pour le chauffeur et cinquante pour le traducteur. C’est un ordre, pas une suggestion.

Tous les matins, je dois m’agenouiller devant le mollah, qui répète ses instructions. Je perds un temps fou à me promener de mon hôtel sans étoiles au ministère de l’Information avec mon chauffeur et mon traducteur, Farid. Ils ont aussi peur des talibans que moi.

Je tourne en rond. Même manger est compliqué. Les femmes n’ont pas le droit de fréquenter les restaurants.

Le soir, j’avale la bouffe minimaliste de l’Intercontinental ; le midi, Farid et moi rôdons dans la ville à la recherche d’un établissement sans talibans.

Un midi, la voiture s’arrête devant un restaurant chic aux vitres teintées, signe indéniable de richesse. Farid part en éclaireur. Manque de pot, l’endroit est infesté de talibans, pas question d’y mettre les pieds.

Le chauffeur quitte la rue principale et jette son dévolu sur une gargote. À la porte, des enfants quêtent. Farid répète le même manège. Cinq minutes plus tard, il nous fait signe de le suivre. Pas de talibans en vue.

Le propriétaire nous installe dans le fond de la salle. Furieux, il garroche les menus sur la table grasse. Comme la plupart des Kaboulis, il a peur des talibans. Les clients, que des hommes, nous jettent des regards méfiants. Je plonge le nez dans le menu écrit en pachto. Je prends la même chose que Farid, du riz avec de la viande caoutchouteuse et des haricots qui flottent dans une sauce indéfinissable, le tout arrosé de Pepsi. On avale notre repas à la vitesse grand V. Pendant que mon chauffeur rote et se nettoie les dents, je paie la note. L’opération ne dure que quinze minutes.

La plupart du temps, je saute le repas du midi. Ma vie est déjà assez compliquée, inutile d’en rajouter.

* Michèle Ouimet est la lauréate du prix Judith-Jasmin Hommage 2019 de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU BORÉAL

Partir pour raconter, Michèle Ouimet, Éditions du Boréal, 2019, 328 pages.