Lorsque je sors de ma voiture et que je me dirige vers le pavillon où sont traités les troubles de l’humeur, je croise l’aile de l’Institut Douglas à Verdun où sont internés les patients les plus malades.

Charles-Albert Morin Charles-Albert Morin
Patient à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas et assistant de recherche au Centre de recherche du CHUM

J’ai toujours un sentiment fugace que quelque chose de grave pourrait m’arriver. Je me méfie en scrutant les alentours. Et pourtant, je devrais être la dernière personne ayant un tel ressenti : je souffre moi-même de ce que l’on désigne comme une maladie mentale grave, un trouble bipolaire de type II. C’est dire que l’image du fou, celle même qui a poussé les fondateurs de l’institut où je suis suivi à le bâtir loin des regards, déserte nos esprits à pas de tortue.

L’attaque violente subie par un psychiatre de Douglas le 5 novembre dernier semble confirmer le fait que violence et maladie mentale vont de pair. Or, des nuances s’imposent. La réalité de la maladie mentale n’est pas celle d’un conte épeurant. Le rétablissement et la réinsertion dans la société sont maintenant accessibles, même pour les gens atteints de troubles graves, comme moi.

La qualité des soins, si l’on réussit à les obtenir, est en hausse constante. L’immense majorité des crimes violents sont commis par des gens n’ayant pas de trouble mental. L’immense majorité des gens ayant un trouble mental ne commettent pas d’acte de violence.

Les gens ayant un trouble mental ont beaucoup plus de risques d’être victimes d’actes de violence que d’en commettre un.

Aussi, il est impératif de rappeler que la violence n’est pas la norme, mais bien l’exception, et ce, pour lutter contre la stigmatisation qui produit de tels raccourcis dans nos esprits. La violence devrait plutôt être vue comme la conséquence tragique de l’insuffisance des moyens de notre système de santé qui engendre la détérioration de la santé mentale de trop de gens.

Distorsion de la réalité

Les œuvres de fiction ont un pouvoir énorme pour former nos conceptions de l’autre et renforcer nos préjugés à son sujet. Une étude parue dans la revue scientifique Psychology of Popular Media Culture en 2016 a démontré qu’il y a un lien direct entre la façon dont sont dépeints les 18 personnages de fiction atteints de troubles mentaux les plus souvent cités et les croyances stéréotypées des participants à propos de la maladie mentale.

Malheureusement, le cinéma populaire n’est pas à court de récits sombres.

Qu’on pense à Norman Bates qui assassine une jeune femme dans Psycho ou du vétéran du Viêtnam de Taxi Driver sombrant dans la violence en raison de son choc post-traumatique. Le tragiquement célèbre One Flew Over the Cuckoo’s Nest montre des milieux psychiatriques aliénants et ayant recours à des pratiques barbares telle la lobotomie. Le lien entre la maladie et la violence, et la contention et l’éloignement comme seuls moyens de protéger la société des malades mentaux, tels sont les préjugés qui sont renforcés dans ces films.

Joker, qui connaît depuis quelques semaines un succès phénoménal et qui a créé une onde de choc partout où il a été projeté, véhicule son lot de préjugés. Entre autres, plutôt que de montrer quelqu’un qui souffre et qui a besoin d’aide pour se protéger de la violence qu’il risque de s’infliger lui-même, on voit un être incontrôlable inéluctablement basculer dans la violence.

Déconstruire pour s’approcher de la réalité

En 1915, le film Birth of a Nation a contribué à faire renaître de ses cendres le Ku Klux Klan dans le sud des États-Unis. Le film dépeignait les Noirs comme des sous-hommes victimes de leurs pulsions animales, des violeurs de femmes et des imbéciles en tous points. Cette œuvre à elle seule avait frappé l’imaginaire avec fracas et avait gravement contribué à intoxiquer les relations raciales pour le siècle à venir. De même, Joker fait aujourd’hui reculer les efforts quotidiens de ceux qui veulent mettre fin à nos croyances profondément ancrées.

Les déconstructions identitaires qui sont la marque de notre époque permettent aujourd’hui de lutter contre les préjugés envers l’autre avec des succès variables. Aujourd’hui, tout le monde sait qu’un Noir peut diriger le pays le plus puissant du monde et que n’importe quelle fille peut aspirer à être à la tête d’une multinationale. Nous avons le devoir de nous demander pourquoi notre image de la maladie mentale est aussi peu évoluée que celle d’un méchant Russe dans un mauvais James Bond. Il en va de la qualité de vie des dizaines de milliers de personnes qui, comme j’ai réussi à le faire, ne veulent plus être camisolées par des idées fausses.