Le Canada fait-il preuve d’aveuglement face aux nouvelles réalités du monde actuel ?

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Richard Fadden, ancien chef des services secrets canadiens, le pense. Il y a quelques jours, il a prononcé un discours fort intéressant devant les membres de l’Institut de la Conférence des associations de défense, le principal lobby du complexe militaro-industriel du pays.

Fadden pose un regard sombre sur les récents développements dans le monde. Il pointe plusieurs facteurs d’instabilité, dont l’émergence des États désireux de changer l’ordre international, les dysfonctionnements au sein du camp occidental et les menaces liées au monde cyber. Un élément commun relie ces facteurs : la malfaisance de la Russie et de la Chine.

Le constat n’est pas nouveau. Il fait l’objet d’un quasi-consensus en Occident depuis plusieurs années. Malheureusement, ce consensus emprunte aux catégories du discours dominant anglo-saxon et colore une bonne partie de la production du commentariat journalistique et universitaire.

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« Il est répandu de lire que les bombardements russes sont criminels alors que les bombardements occidentaux relèvent de l’action humanitaire », souligne Jocelyn Coulon.

Selon ce discours, la menace est connue : ce sont les autres, ceux qui osent déranger l’ordre établi par l’Occident en utilisant tous les moyens possibles, sauf la guerre : contestation des règles internationales, attaques cybernétiques, campagnes visant à diviser les Occidentaux. Fadden s’inscrit dans ce courant. Jamais le comportement des Occidentaux n’est remis en question. Ainsi, il est répandu de lire que les bombardements russes sont criminels alors que les bombardements occidentaux relèvent de l’action humanitaire.

Pourtant, l’ordre mondial n’est pas ébranlé que par les Russes et les Chinois. Deux exemples me viennent à l’esprit que Fadden ignore : le démantèlement des accords de désarmement et la violation des règles internationales en matière d’interventions militaires.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les membres de la communauté internationale se sont engagés dans un processus de contrôle, sinon d’interdiction, des armes les plus destructrices. Les armes nucléaires, mais aussi chimiques et bactériologiques, ont été ciblées. Au cours des ans, des accords ont été signés pour en éliminer certaines catégories et pour en limiter d’autres. Un régime d’inspection a été instauré pour vérifier le tout.

Aujourd’hui, ce patient travail est systématiquement remis en question, particulièrement en ce qui concerne les armes nucléaires. Dans Le retour du risque nucléaire, une étude aussi courte que fine publiée il y a quelques semaines, le professeur Michel Fortmann de l’Université de Montréal documente la lente mais inexorable érosion des accords de contrôle des armements. À qui la faute ? Sa conclusion, fondée sur des faits, est implacable : depuis 1996, donc bien avant l’arrivée au pouvoir des méchants du jour Poutine et Xi Jiping, «  il est clair que les politiques et les initiatives américaines sont à la source de plusieurs des problèmes les plus sérieux associés  » au contrôle des armes nucléaires.

La fragilisation de ces accords s’est déroulée en parallèle avec la propension des Occidentaux à user de la force pour régler les conflits. Son usage n’est pas interdit par la Charte de l’ONU, mais il est codifié. En 2003, lors de la guerre contre l’Irak, les États-Unis et le Royaume-Uni ont fait fi des règles, envahi un pays, tué 200 000 personnes et plongé la région dans une mer de sang sans que cela entraîne la moindre conséquence pour eux. La campagne de l’OTAN contre la Libye en 2011 a suivi. Poutine en a certainement conclu que si les tenants de l’ordre international s’accordaient le droit de commettre ce genre de crimes, il pouvait, lui, déstabiliser la Géorgie et annexer la Crimée.

Introspection canadienne

Et le Canada dans tout cela ? Ici, la réflexion de Fadden est plus originale. Il invite les Canadiens, les citoyens comme les politiciens, à une séance d’introspection afin de définir « une vision claire du monde et de notre place dans celui-ci ». Ce travail est d’autant plus nécessaire que les certitudes du passé sont ébranlées. Les États-Unis ne sont plus la superpuissance d’hier, la Chine se place au cœur du système international et les alliés européens ont des lectures différentes des menaces et des événements mondiaux qui ne sont pas toujours partagées par leurs partenaires nord-américains.

Au fond, face aux turbulences actuelles, Fadden nous rappelle que les trois océans qui nous isolent géographiquement du reste du monde et notre proximité avec les États-Unis ne nous protégeront pas éternellement.

Je doute que son message soit entendu. Il sait, pour avoir été conseiller à la sécurité nationale de Harper et de Trudeau, que conservateurs et libéraux ne pensent plus la politique étrangère, affairés qu’ils sont à plaire à différentes communautés culturelles ou groupes de pression afin d’engranger des succès électoraux au lieu de garder le cap sur le seul intérêt national. C’est là, j’en suis convaincu, le plus grand problème de notre politique étrangère, qui nous empêche de lire convenablement ce qui se passe sur la scène internationale.