Au moment où l’écrivaine Martine Delvaux publie son essai Le boys club (Éd. du remue-ménage) – succès de librairie déjà en réimpression – paraît un autre livre écrit par deux journalistes du Devoir, Marco Bélair-Cirino et Dave Noël : Les lieux de pouvoir au Québec (Éd. du Boréal). La synchronicité de ces deux essais riches et captivants tient certes à leur parution simultanée, mais surtout dans le fait que le second illustre un peu le premier.

Pascale Navarro Pascale Navarro
Auteure, journaliste, conférencière et animatrice

Bâtiments ou forteresses ?

Les journalistes présentent, « sur les pas des anciens premiers ministres », une histoire de ces « principaux lieux où le Québec d’hier et d’aujourd’hui a été imaginé ». De son côté, Martine Delvaux consacre justement une partie de son livre à expliquer en quoi les lieux physiques et l’architecture « imaginent », perpétuent et reproduisent la domination historique des hommes de pouvoir. De l’édifice Honoré-Mercier au Bunker en passant par l’édifice Price ou l’hôtel du Parlement, les lieux du pouvoir décrits par Bélair-Cirino et Noël sont intimidants. De ces lieux, l’exclusion historique des femmes est frappante. Elle se comprend du point de vue historique, mais la lectrice du XXIe siècle a tout de même un choc. Sur les quelques photos du livre, elles sont figurantes et n’ont pas de nom, exception faite d’Isabelle Brais, épouse du premier ministre actuellement en fonction, et de la reine Élisabeth II.

L’écrin des puissants

Ces lieux sont intimidants, parce que l’on a bien conscience du pouvoir, justement, exprimé par leur prestance, leurs symboles, leur richesse, leur histoire, leur fondement. Comme l’écrit Martine Delvaux : « Il n’y a pas d’immeuble sans argent, pas d’architecture sans banque, pas d’architectes sans hommes d’affaires ou sans membres du gouvernement. » Ils incarnent la force du pouvoir de l’histoire et de la politique. Elle a raison d’affirmer que les boys club sont des dispositifs qui fonctionnent selon des mécaniques qui se reproduisent. Les lieux du pouvoir en sont l’écrin.

Cultiver le pouvoir

Ce ne serait pas grave d’être entre boys si, dans ces instances, on ne prenait pas les décisions pour le reste du monde. La professeure de sciences politiques de l’Université de Stockholm Drude Dahlerup utilise dans Has Democracy Failed Women l’expression du jardin secret. Ce jardin est un espace clos, préservé, soigné et dans lequel on cultive certaines espèces plutôt que d’autres. C’est un peu ce qui se passe dans les lieux de pouvoir, et comme l’écrivent Martine Delvaux et Drude Dahlerup, ce jardin n’est pas neutre du point de vue du genre. En fait, il est tout sauf neutre. La perspective féministe explique pourquoi la question de la parité a tellement pris le devant de l’actualité ces dernières années.

On comprend enfin que le problème n’est pas le manque d’ambition des femmes (ce qu’on argumente souvent), mais plutôt la surreprésentation, historique et persistante, des hommes dans ces espaces de pouvoir.

Et ce changement de vision est crucial, car il fait réaliser tout le poids de cette prédominance.

L’habit ne fait pas la politicienne

On a beaucoup parlé, depuis l’entrée en poste de la députée Catherine Dorion, de ses frasques vestimentaires, et dénoncé le fait qu’on occultait ainsi de « vraies questions ». Ce n’est pas que ça : la députée Dorion affiche un modèle de femme différent, mais également un propos politique antibourgeoisie (même si les Doc Martens coûtent cher, la bourgeoise n’est plus ce qu’elle était) ; bourgeoisie qui est le socle de ces lieux de pouvoir qu’occupe désormais la députée. Elle conteste en leur sein le poids du protocole et des traditions à la fois sur la société et sur les femmes.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

La députée Catherine Dorion

Quoi qu’il en soit, l’habit ne fait pas la politicienne. Contrairement à Catherine Dorion, la plupart des députées qui nous représentent s’habillent de manière plus ou moins traditionnelle. Mais il serait vraiment simpliste de croire que parce qu’une femme porte un tailleur et des talons hauts, elle ne peut pas changer les codes de la politique et marquer son époque. Bien des politiciennes l’ont démontré au cours des années, et continuent de le faire. Le tout est d’y entrer, dans ces lieux de pouvoir, et d’être capable d’y rester.