Il était une fois Jean*. Le grand crime de Jean, c’est de ne pas avoir eu de famille. On peut facilement imaginer la trajectoire. DPJ, multiples placements en familles d’accueil, pour toujours revenir au même point, le centre d’accueil où, on le sait, il n’y a jamais assez d’argent pour soigner les enfants.

Dan Bigras Dan Bigras
Auteur, compositeur et interprète

Ça crée une multitude d’horreurs, dont le cas de la fillette de Granby, victime de violences et qui se termine par la mort. Nous sommes tous horrifiés, les politiciens promettent une commission d’enquête, etc. Le problème est que Jean, lui, a pour l’instant survécu. Ce qui nous horrifie pour un enfant, on le lui reproche à lui.

Ben oui, Jean a maintenant 19 ans et on trouve tous qu’il devrait se « trouver une job ». Je comprends, c’est difficil de voir la souffrance, ça nous fait mal à nous.

Jean se fait régulièrement donner des tickets pour un paquet d’infractions. Je vous en donne quelques-unes : avoir craché par terre. C’est un règlement qui vient du début du siècle dernier. Il y avait une épidémie de choléra. Pour avoir jeté sa cendre de cigarette par terre. Pas tout le butch de cigarette, juste la cendre. Règlement qui date de la même période où on chauffait encore au bois, les gens jetaient leurs cendres par la fenêtre.

Un de mes tickets favoris : avoir détourné du mobilier urbain à un usage auquel il n’était pas destiné. Le kid était juste assis sur un bloc de béton. Évidemment, sans compter le nombre de fois où il s’est réveillé avec un, deux ou même trois tickets dans les poches, parce qu’il avait dormi dans un endroit public. Ça pose déjà une question : est-ce que l’espace public appartient à tout le monde ou seulement à ceux qui ont des maisons ?

Mais je veux revenir sur l’annonce de la ministre Sonia LeBel, qui propose de ne plus arrêter les itinérants pour des contraventions impayées. Ça fait déjà plus de 10 ans qu’on n’emprisonne plus les gens pour des tickets à Montréal et Québec, entre autres. Elle veut leur faire faire des travaux communautaires, couplé avec un programme pour trouver du travail. Je ne cracherai pas dans la soupe, tout ça est très bien. Le problème, c’est qu’elle me fait penser à un médecin qui soigne une pneumonie en empêchant le patient de tousser. C’est non seulement inutile, mais dangereux. La ministre ne peut évidemment pas tout régler elle-même. Ça prendra au bas mot le ministère de la Santé et celui de l’Éducation pour pouvoir arrêter de fabriquer en amont ce qu’on traite difficilement en aval : des enfants foutus. Je ne lui demande pas ça, ça devra être un travail de société coordonné, sensible et logique. Et ce sera long. 

Non, ce que je lui propose, c’est d’appliquer ce que tous les gens qui soignent les itinérants exigent depuis des années : arrêter de donner des tickets aux itinérants.

Donner des contraventions à des gens en détresse qui n’ont pas d’argent pour manger relève d’un illogisme et d’une irresponsabilité grave.

J’entends d’ici les policiers demander : « Oui, mais qu’est-ce qu’on va faire avec les itinérants ? Il y en a qui sont tannants en maudit. » Et ces policiers ont entièrement raison, que peuvent-ils faire ? Ils ne sont pas travailleurs sociaux. C’est en partie vrai. Les policiers sont des humains qui vivent dans le malheur des autres. C’est très lourd et souffrant et il y en a qui ont cette habileté de communiquer avec ceux qui ne communiquent plus. D’autres moins, et il y en a quelques-uns qui mettent leurs gants d’intervention à chaque intervention, causant la peur chez ceux dont ils doivent s’occuper. 

Des pistes

Les sans-abri et les policiers. Tous des humains. C’est facile de les blâmer, essayons plutôt de trouver des pistes de solution. La police en a déjà une, une excellente. L’escouade EMRII, équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance. Pas mêlant, un travailleur social et un policier travaillent ensemble. Le TS négocie et le policier surveille. Ils négocient quelques fois ensemble.

Un jour, Jean se sort de la rue et parce qu’il a une adresse, se fait remettre par huissier une créance de 10 000 $ ou 20 000 $. Il faudra ensuite lui expliquer qu’il n’y a pas de complot des adultes pour l’empêcher de s’en sortir. 

Je pourrais vous donner des exemples pendant 500 pages, mais j’ai un show ce soir. On a tous peur de la souffrance, mais cacher ceux qui en arrachent les plonge de plus en plus loin dans le noir, y compris en eux-mêmes. Il y a des gens qui sont exaspérés à l’idée de croiser cette souffrance au centre-ville. « J’en veux plus, des sans-abri. » Ah ben là, on est entièrement d’accord. Je n’en veux plus non plus. 

La seule question aujourd’hui est : est-ce qu’on pourchasse les sans-abri pour les envoyer ailleurs ? Et d’ailleurs où ? Où est-ce qu’on les soigne pour qu’ils nous reviennent ? Les mesures de la ministre partent sûrement d’une bonne volonté, mais on ne guérit pas la pneumonie en interdisant de tousser. Punir la souffrance est un concept humain qui manque sérieusement d’humanité.

* Prénom fictif