En réponse au texte de Kevin Brooks, Benoit Pépin et Germain Belzile, « Cessons de nous en remettre aux gouvernements pour sauver la planète », publié dimanche

Yves-Marie Abraham * Yves-Marie Abraham *
Professeur à HEC Montréal

Réagissant aux manifestations spectaculaires de ces derniers jours en faveur de la protection du climat, les économistes Kevin Brooks, Benoit Pépin et Germain Belzile nous invitent à cesser « de nous en remettre aux gouvernements pour sauver la planète** ».

Fidèles à l’idéologie libérale qui fonde leur discipline, mes collègues nous conseillent plutôt de « laisser faire » les « entrepreneurs » pour trouver les solutions adéquates, de nous fier à la « main invisible du marché » pour orienter la recherche de ces solutions et de ne surtout pas remettre en question la course à la croissance économique.

Pourtant, c’est bien cette croissance phénoménale de la quantité de marchandises produites depuis 200 ans qui est en cause dans la catastrophe écologique actuelle. On ne peut produire en effet toujours plus de biens et de services sans utiliser au bout du compte toujours plus d’énergie et de matière (vivante ou inerte) et sans générer toujours plus de déchets. Certes, il est possible de réduire jusqu’à un certain point, pour chaque marchandise produite, la quantité de « ressources naturelles » mobilisées. Mais l’augmentation du nombre total de marchandises offertes à la vente tend à annuler les économies ainsi réalisées, et donc à aggraver la situation sur le plan écologique.

Par ailleurs, il est fallacieux d’affirmer que c’est « dans les pays les plus développés et les plus libéraux sur le plan économique que les performances environnementales sont les meilleures ».

Si l’air que nous respirons dans les grandes métropoles occidentales est un peu moins vicié que dans les villes d’Asie du Sud-Est ou d’autres « pays émergents », c’est tout simplement parce qu’une grande partie des marchandises que consomment aujourd’hui les entreprises et les ménages occidentaux sont produites en dehors du « premier monde ». Lorsque l’on en tient compte, ce qui est la moindre des cohérences, les « pays les plus développés et les plus libéraux » présentent les pires performances environnementales (par habitant) à l’échelle mondiale.

Deux visions de la pauvreté 

Enfin, l’argument selon lequel cette fameuse croissance aurait au moins permis en deux siècles de réduire de 80 % à 10 % la proportion d’êtres humains vivant dans « l’extrême pauvreté » masque certaines réalités qu’il convient de souligner. Ces chiffres nous indiquent qu’il y a tout de même près de 800 millions de personnes dans le monde qui vivent encore avec moins de 1,90 $ US par jour. Et si l’on fixe le seuil d’« extrême pauvreté » aux alentours de 7,50 $ US par jour, comme le recommandent nombre de chercheurs travaillant sur le sujet, ce sont environ 4 milliards d’individus dont les revenus se situent actuellement en dessous de ce seuil. Compte tenu de la richesse inouïe accumulée depuis deux siècles, cela ne constitue pas un résultat bien fameux. D’autant que ces chiffres ne disent rien de tout ce dont ces humains ont été dépossédés par ailleurs en étant embarqués de gré ou de force (par la colonisation de leurs territoires notamment) dans cette course folle à la production de marchandises.

Si nous voulons vraiment que cesse la destruction en cours de notre maison terrestre, tout en mettant un terme à ces injustices, il va falloir en finir avec la quête de croissance illimitée, qui n’est elle-même qu’une exigence de cette forme de vie sociale inventée en Occident il y a trois ou quatre siècles que nous appelons « capitalisme ».

Pour ce faire, on ne pourra pas compter sur l’État. Là-dessus, je rejoins mes collègues économistes, mais pour d’autres raisons. Cette institution doit en effet sa puissance à la croissance économique — le Trésor public est d’autant mieux garni que le PIB augmente. Il est donc vain d’attendre de ceux qui prétendent nous gouverner qu’ils opèrent la transformation profonde qui s’impose. À tout le moins, nous allons devoir instaurer un tout autre rapport de force avec eux si nous voulons les convaincre de faire un premier pas dans cette direction.

* L’auteur publie chez Écosociété en novembre prochain un ouvrage de synthèse sur le sujet, intitulé Guérir du mal de l’infini