Radio-Canada annonce, pour le printemps prochain, la diffusion d’une comédie intitulée Les mecs. Écrite par Jacques Davidts (à qui on doit Les Parent), l’émission suit quatre boys dans la cinquantaine, un groupe d’amis.

Martine Delvaux Martine Delvaux
Écrivaine, professeure, auteure du livre Le boys club (Éditions du remue-ménage)

Le communiqué de presse décrit ces personnages comme « de véritables perturbateurs moraux » qui forment ensemble un « tsunami de préjugés, de vérités inavouables, de réflexes conditionnés et de jugements (parfois) erronés et (souvent) rétrogrades ». La comédie mettra en avant les « histoires de cœur » et « de cul » ainsi que les « angoisses existentielles » des héros, se présentant ainsi comme un « safe space de gars de 50 ans ».

Ricardo Trogi associe le défi de la série au fait qu’on « va avoir accès au vestiaire », discours qui deviendra « acceptable grâce à l’aspect sympathique des personnages ». Ce ne sont pas des mononcles, prend soin de préciser Jacques Davidts, mais des gars qui « ont à faire avec la société frileuse dans laquelle on vit ». Ils manœuvrent dans une époque qui est la leur et qui, en même temps, ne l’est plus.

Est-ce pour cette raison que cette comédie nous sera servie : pour redonner au mecs club une place qu’ils ont, un tout petit peu, perdue ?

Les hommes de 50 ans sont mes pairs, mes compères de la génération X, ceux à qui on avait annoncé un no future et qui répondaient aux mauvais présages : whatever. Peu importe ce qui nous attendait, nous savions que notre avenir ne serait pas à l’image de la vie de nos parents et on s’en balançait. Les choses allaient avancer, on se trouverait moins coincés dans le carcan des rôles et des identités, on trouverait dans le manque d’avenir une certaine liberté.

Mais voilà que nous y sommes. L’avenir, c’est maintenant, et certains hommes de ma génération n’en peuvent plus. Ils grognent, ils protestent, ils résistent devant une société qui essaye de les tasser vers la marge. Briser le cercle qu’ils ont fermé autour d’eux, et qui jusqu’à maintenant a procédé par exclusion de celles et ceux qui n’étaient pas comme eux. Diversifier les individus présents autour de la table. Multiplier les sujets de conversation.

Et dans la foulée de très petits changements (on va se le dire : le boys club n’a pas échappé la balle du pouvoir, comme on a pu le constater au cours de la dernière campagne électorale quand quatre politiciens se sont permis de discuter entre eux d’avortement), la peur de devoir céder un tant soit peu de son énorme privilège est disproportionnée. Diablotins masculins et (majoritairement) blancs et hétérosexuels dans l’eau bénite d’une « société frileuse », les voilà en train de se gonfler la poitrine, se démenant pour ne pas perdre le gros bout du bâton. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’un safe space sous forme de comédie !

Espaces sécuritaires

Pour le coup, il est sans doute bon de rappeler ce qu’on entend par safe space. Les espaces sécuritaires, apparus à la suite des luttes pour les droits civils aux États-Unis et mis en place entre autres par les femmes par le truchement des groupes de conscience féministes, constituent des lieux où les membres qui en font partie sont protégés d’agressions.

Ce sont des lieux où on peut se retrouver entre nous, où on sait qu’on sera accueilli, où des individus liés par une expérience commune ou un héritage commun d’oppression s’organisent de manière homogène, horizontale, souveraine dans un environnement où règnent la confiance, une compréhension mutuelle, et une protection temporaire contre une oppression systémique. Là où il y a un héritage de subordination, écrivait Mary Louise Pratt en 1991, des groupes ont besoin de lieux où guérir et se reconnaître. Des espaces sécuritaires où construire des interprétations, des savoirs, qui peuvent ensuite les accompagner dans un retour vers la zone de contact qu’est ce monde.

Le problème avec Les mecs, c’est qu’ils profitent déjà d’un espace sécuritaire : le monde entier.

Et qu’une comédie aux relents (lol) de vestiaire ne fait qu’enfoncer le clou de la violence genrée. On donne un porte-voix – un de plus ! – à des voix qu’on entend partout. On jette la lumière sur ce qui est éblouissant. On agrandit l’espace pour ceux qui occupent déjà toute la place.

Il y a quelque chose de risible, de pathétique dans une telle entreprise. On dirait un aveu : la fragilité du boys club est telle qu’il faut à tout prix colmater les brèches, boucher les trous, s’assurer de murs bien solides pour que ne puisse pas fuir la « masculinité ». Surtout ne pas perdre un ascendant sur le monde ! Surtout ne-rien-laisser-aller ! Pas une miette de pouvoir, pas un iota de contrôle, pas un dollar, pas une érection, pas un mot. Il faut tout garder pour soi, c’est-à-dire pour cette minorité de la population qui préserve, contient, partage la quasi-entièreté du capital économique, politique, culturel et sexuel. En toute impunité depuis la nuit des temps.

J’espère que cette comédie nous fera rire. Ou mieux ! Qu’elle nous fera rire aux larmes ! Parce qu’il ne faudrait pas se le cacher : l’angoisse existentielle des mecs a tout pour faire pleurer. Lol.