En nous limitant à protéger l’identité passée du Québec, nous ignorons le présent et négligeons les générations à venir.

Fabrice Vil Fabrice Vil
Collaboration spéciale

Jeudi matin, des dizaines d’écoliers ont envahi le métro à la station Jean-Talon. Des bambins de la maternelle, je crois. 

En observant ces enfants, j’ai été frappé de réaliser qu’ils étaient issus de toutes les origines. Presque aucun d’entre eux semblaient appartenir à la majorité historique canadienne française. Pourtant, ce constat n’aurait pas dû me surprendre. Les immigrants de première et deuxième génération comptent pour près de 60 % de la population montréalaise.

PHOTO FOURNIE PAR ICI RADIO-CANADA

La websérie La base met en vedette Lex et Wasiu, deux milléniaux ayant grandi dans un milieu urbain, pluriculturel et multilingue.

Que diraient ces enfants au sujet de leurs priorités dans le contexte d’élections ?

Probablement qu’ils souhaitent se faire des amis et jouer ensemble. Tout simplement. Ils grandiront et, un jour, voudront probablement s’épanouir individuellement, tout en se sentant appartenir à la collectivité qui les unit. Cet idéal est complexifié par l’augmentation de la diversité ethnoculturelle. Défi qui interpelle les villes comme Montréal, mais aussi les régions, les mouvements migratoires s’accentuant.

Sommes-nous à la hauteur des aspirations présentes et futures de ces enfants ? Pas tout à fait. Je crains que nous ayons une vision passéiste des questions identitaires qui ne ressemble pas aux Québécoises et Québécois d’aujourd’hui.

Les 3, 8 et 9 octobre derniers, La Presse a sondé ses lecteurs. « Quel enjeu de cette campagne électorale déterminera votre choix le 21 octobre ? »

Le thème de l’identité a été l’un des choix les plus populaires, étant celui privilégié par 22 % des répondants. Plusieurs lecteurs ont évoqué à ce chapitre la loi 21 sur la laïcité, « la défense du français », « le respect de la nation québécoise » et « la protection des compétences provinciales ».

De manière générale, j’interprète dans ces sujets un souci de protéger le caractère distinct de la nation québécoise selon l’idée que nous en sommes faite historiquement. 

Ceci est tout à fait légitime. Toutefois, cette nation évolue et nous devons aussi explorer sérieusement comment nous allons vivre ensemble avec les changements de notre paysage culturel. 

Comment promouvoir la cohésion entre les différents groupes culturels d’une province ou d’un pays ? De nombreux spécialistes répondent à cette question en considérant des modèles tels que l’assimilationnisme, le multiculturalisme et l’interculturalisme.

En termes simples, l’assimilation renforce l’homogénéité des divers groupes culturels. Le groupe dominant d’une société cherche généralement à imposer sa culture.

Selon le multiculturalisme, les groupes minoritaires bénéficient de la même reconnaissance que celle accordée à la culture du groupe dominant. Dans une même société, différentes cultures se juxtaposent donc, avec peu d’obligation de négocier entre leurs réalités spécifiques et les caractéristiques d’une culture commune.

Enfin, l’interculturalisme intègre plus profondément le pluralisme, impliquant une rencontre culturelle, la reconnaissance de l’existence d’une majorité et de minorités et un dialogue intentionnel visant à développer une culture commune par le biais d’une influence et d’un accord mutuels.

Si la mondialisation et les mouvements migratoires sans cesse croissants invitent à une tendance vers l’interculturalisme, une société comme la nôtre fait interagir ces différents modèles en même temps, selon les contextes. Au sein d’un continent majoritairement anglophone, le Québec est d’ailleurs confronté à un défi particulier : équilibrer la préservation de sa culture historique et l’actualisation de cette culture au gré du temps.

C’est là où l’interculturalisme devrait laisser place à un métissage des cultures au service d’une société fière des ses différences et de ses traits communs. Sur ce point, l’émission La base sur Tou.tv est un cas d’étude absolument fabuleux.

Cette websérie met en vedette Lex et Wasiu, deux milléniaux ayant grandi dans un milieu urbain, pluriculturel et multilingue. Des Québécois qui se sentent en décalage par rapport à la culture québécoise telle que généralement représentée à l’écran et dans les médias. Dans cette série, ils discutent avec des personnalités publiques de sujets de la vie courante. Voilà des rencontres insolites qui abordent des sujets qui rejoignent tout le monde.

Lex et Wasiu n’ont pas l’expérience des animateurs des émissions les plus connues, mais ils offrent un type de divertissement rarement vu au Québec. 

D’abord, leur couleur et leur accent se distinguent de l’homogénéité du star système. Mais surtout, ils exposent avec humour et sensibilité leur réalité du quotidien. Au fil des épisodes, on découvre certains codes culturels communs aux Québécois issus de l’immigration, tout en saisissant en quoi l’immigration est parfois liée à la pauvreté, et elle, à la criminalité. Lex et Wasiu naviguent habilement à travers ces thèmes sans tomber dans les pièges du cliché ou de la stigmatisation.

La production est aussi intelligente que l’animation. Le choix des invités n’a visiblement pas été laissé au hasard, combinant des invitées notoires comme Cœur de pirate à des personnalités talentueuses, mais méconnues, comme Chris Boucher et High Klassified. Le décor, ponctué de bouteilles de Cola Couronne et de fauteuils plastifiés qui font la marque des salons haïtiens, illustre que tout à été réfléchi avec soin.

Cette œuvre est-elle uniquement le fruit de personnes issues de l’immigration ? Non. Elle résulte d’une collaboration avec une équipe de réalisation et de production diversifiée qui a visiblement dû entretenir de nombreux dialogues afin d’offrir une émission qui peut plaire aux Québécois de toutes les origines.

De telles collaborations dans le milieu culturel permettent de mieux connaître et apprécier nos différences respectives et de souligner nos caractéristiques communes.

Tout en protégeant les acquis de la nation québécoise, nous pouvons aussi nous ouvrir au métissage au bénéfice des futures générations.