Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a, pour l’instant, gagné son pari de déloger les Kurdes syriens d’une bande de terrain longeant la frontière turque. Jeudi, avec le vice-président américain Mike Pence, il a conclu un accord en ce sens. Cette rencontre a scellé sa victoire.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

C’est que le président turc a bien compris dans quel état d’esprit se trouvent son homologue américain et ses conseillers face aux questions du Moyen-Orient.

PHOTO BULENT KILIC, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a bien compris dans quel état d’esprit se trouvent Donald Trump et ses conseillers face aux questions du Moyen-Orient, estime l’auteur.

Pendant la campagne électorale de 2016 et depuis qu’il est au pouvoir, Donald Trump a posé ses objectifs de politique internationale. L’« Amérique d’abord » n’est pas qu’un slogan, c’est un programme, et l’hôte de la Maison-Blanche l’applique avec froideur et détermination. Il entend modifier les règles et les alliances à sa guise et pour le seul bénéfice des États-Unis.

Cette position aux apparences isolationnistes prend toute sa texture au Moyen-Orient. Les Américains sont engagés dans cette région du monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et y mènent encore des guerres. À l’évidence, ils n’y trouvent plus leur compte et estiment qu’il est temps de passer la main et de laisser les puissances régionales régler les affaires moyen-orientales entre elles.

Ce « lâchage » d’une région considérée encore récemment comme stratégiquement vitale pour les intérêts américains n’est pas le seul fait du président Trump.

Il a commencé sous Barack Obama, élu, comme Trump, sur la promesse de mettre fin aux guerres en Irak et en Afghanistan et d’amorcer un retrait du Moyen-Orient afin de se concentrer sur l’Asie.

Sans gants blancs

Obama a mis les formes et respecté les alliances au risque parfois de froisser ses alliés. Donald Trump, lui, ne met plus de gants blancs. Il a sonné la fin de la récréation l’an dernier en annonçant un premier retrait de Syrie. Et c’est un de ses conseillers, Steven Miller, qui est allé défendre cette position sur CNN lors d’un entretien fort révélateur de la pensée trumpienne et de celle de son entourage.

Alors que l’animateur lui demandait si le gouvernement ne craignait pas la menace possible d’une résurgence du groupe État islamique (EI) si les États-Unis se retiraient du théâtre syrien, Miller a littéralement explosé. « L’EI est l’ennemi de la Russie, l’EI est l’ennemi de Bachar al-Assad, l’EI est l’ennemi de la Turquie, a-t-il dit. Sommes-nous censés rester en Syrie pour des générations et des générations afin de verser le sang américain pour combattre les ennemis de tous ces pays ? » Si l’EI renaît, « ce sera à ces pays de le combattre ».

Miller est loin d’être un spécialiste des affaires internationales et oublie que l’EI est aussi l’ennemi de son pays, mais son argumentaire, donc celui du président, est largement partagé au sein de la population américaine et rejoint l’opinion d’une partie grandissante de preneurs de décision au Pentagone et au département d’État. Militaires et diplomates sont nombreux à considérer que le Moyen-Orient est un enjeu secondaire. Même la menace iranienne ne fait plus peur.

Ces factions considèrent la Chine ou la Russie (ou les deux à la fois) comme le principal concurrent des États-Unis. Ils estiment que le Moyen-Orient est une distraction inutile et une ponction sur les ressources américaines.

Dans cette optique, la décision du président d’abandonner l’alliance avec les Kurdes syriens et de laisser la Turquie intervenir prend tout son sens. D’ailleurs, depuis sa conception en 2014, cette alliance a toujours divisé les conseillers d’Obama comme ceux de Trump. Les Turcs ont constamment averti qu’ils considèrent ce groupe kurde comme une menace à leur sécurité nationale.

La semaine dernière, une ancienne conseillère du président Obama a écrit que Washington était bien conscient des craintes turques. Mais, à l’époque, parier sur cette faction kurde en Syrie pour participer à la guerre contre l’EI représentait la moins mauvaise des options.

C’« était une bombe à retardement », a-t-elle écrit. Obama pensait qu’avec le temps, il serait en mesure de répondre aux craintes de la Turquie envers ce groupe. « Cela s’est avéré mal ciblé. »

Il n’y a donc pas eu de trahison ni de coup de poignard dans le dos. Les Kurdes syriens ont joué leur partie. Ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont rejoint les Américains et connaissaient très bien le caractère brutal et cruel des règles qui régissent les rapports de force au Moyen-Orient.

Donald Trump, comme Obama avant lui, veut se dégager de ce Moyen-Orient où les États-Unis, comme les autres grandes puissances, n’arrivent plus à exercer l’influence qu’ils avaient sur les acteurs locaux. Obama avait une stratégie afin d’aider la région à trouver un équilibre entre puissances régionales qui la rendrait ainsi moins dépendante de l’intervention ou de la protection directe des États-Unis. En cédant à la Turquie, Trump va dans cette direction.