Difficile de prédire le dénouement du scrutin de lundi. La forte participation au vote par anticipation du week-end dernier donne lieu à des analyses intéressantes, mais probablement erronées.

Michael Fortier Michael Fortier
Collaboration spéciale*

Il est exact qu’en 2015, un nombre record de Canadiens impatients de changer l’air à Ottawa ont manifesté ce désir lors du vote par anticipation. Mais en 2019 ? Probablement pas. À la lumière des efforts déployés par Élections Canada pour rendre l’exercice du droit de vote plus accessible, de nouveaux comportements émergent.

Comme les probabilités d’un gouvernement minoritaire sont élevées, je pense utile de se pencher sur certaines des propositions économiques avancées par les partis pouvant détenir la balance du pouvoir. 

Ayant été du premier gouvernement minoritaire de Stephen Harper en 2006, je peux affirmer que la conduite des affaires de l’État se fait avec un œil bien dirigé vers le rétroviseur. Une mesure qui paraissait essentielle en campagne électorale devient soudainement un concept qu’un groupe de travail devrait explorer plus à fond.

Bloc québécois

Je ne saurais offrir le début d’une analyse de la vision économique du Bloc québécois. Ses leaders nous le répètent depuis sa création : il veut prioriser les intérêts du Québec. Il fonctionne par thèmes, comme maintenir les sièges sociaux au Québec ou protéger la gestion de l’offre. Contrairement aux autres partis politiques pour lesquels un programme politique sert à proposer, il se sert du sien pour revendiquer. Je qualifierais l’âme économique du Bloc d’inodore et d’incolore. Elle existe, mais elle est difficile à circonscrire. Des trois partis avec lesquels un gouvernement minoritaire libéral ou conservateur collaborerait, il offre de loin l’approche économique la plus simple à satisfaire.

Nouveau Parti démocratique

Les néo-démocrates proposent un menu économique qui repose sur des préceptes d’autrefois. On pourrait soupçonner le milieu syndical d’avoir contribué à la rédaction. Le NPD souhaite investir massivement dans le secteur de l’automobile au Canada. Heureusement, nous ne sommes plus aussi dépendants des humeurs de cette industrie et de ses constructeurs établis à l’étranger. L’Ontario ayant diversifié son économie un tant soit peu depuis la crise de 2008, un pivot important vers cette industrie serait inquiétant.

Le parti propose aussi l’élimination des stages non rémunérés pour les jeunes. Vraiment, Jagmeet ? Avec un taux de chômage de 5,7 %, les Canadiens vous expriment d’un océan à l’autre une grande préoccupation sur ce phénomène ? Permettez-moi l’hypothèse que les syndicats n’apprécient pas qu’une poignée de jeunes puissent s’abaisser à prendre de l’expérience durant quelques semaines, l’été, sans recevoir le cachet imposé par une convention collective quelconque. 

Il est question également de la création de 300 000 nouveaux emplois sans toutefois offrir le moindre indice sur les secteurs visés ni le moindre détail sur la disponibilité de la main-d’œuvre. Finalement, il va venter très fort pour les nantis. Non seulement leurs impôts augmenteront, mais pour les malchanceux parmi eux avec des avoirs de 20 millions et plus, une surtaxe de 1 % les attend. S’il fallait que le NPD détienne les leviers permettant aux libéraux de gouverner, attendez-vous à ce qu’ils exercent un maximum de pression – ils voudront faire des gains dont ils pourront se gargariser aux élections suivantes.

Parti vert

Le programme économique du Parti vert est un cocktail de propositions visant à faciliter la transition vers une économie verte et équitable. Le mot « équitable », aussi utilisé à profusion par le NPD et les libéraux durant la campagne, vise bien entendu ceux qui gagnent plus que la moyenne des ours et qui devraient avoir honte d’exploiter ainsi leur prochain. Elizabeth May réserve sans surprise des hausses d’impôt aux nantis et aux entreprises. Elle souhaite bannir les réserves de fonds accumulées sur les bilans financiers d’entreprises – au diable la prévention – et interdire le recours à une loi spéciale pour forcer les fonctionnaires fédéraux à retourner au travail dans le cas d’une grève – au diable le rapport de force. Comme Mme May est principalement intéressée par la réalisation de ses objectifs environnementaux, je crois toutefois qu’elle arrivera à moduler ses demandes économiques.

Les gouvernements minoritaires peuvent très bien se tirer d’affaire. La tension perpétuelle d’un renversement imminent force le parti au pouvoir à dialoguer avec ses pairs. Je partage toutefois la crainte de plusieurs qu’un axe Trudeau-Singh-May ne cause des torts incommensurables à notre économie. Les dépenses exploseront et les déficits atteindront des seuils inégalés. Pire encore, le souhait partagé par les verts et le NPD d’abandonner Trans Mountain risquerait de pousser le Canada vers une grave crise d’unité nationale.

* Banquier, Michael M. Fortier a été ministre dans le gouvernement de Stephen Harper.