La publication la semaine dernière du rapport L’injuste système d’éducation québécois par le Mouvement L’école ensemble doit marquer la fin d’une période de naïveté collective en ce qui a trait à l’égalité des chances de notre système d’éducation.

Claude Lessard et Stéphane Vigneault
Respectivement professeur émérite à l’Université de Montréal et coordonnateur au Mouvement L’école ensemble

Ce rapport présente des données inédites de l’OCDE qui sont très troublantes pour notre société. En effet, le Québec est, et de loin, la province canadienne offrant au primaire/secondaire l’éducation la plus inéquitable. Ce que ça signifie ? Tous les enfants n’ont pas, chez nous, la même chance d’apprendre. Le système est injuste et cruel : on fait croire qu’il est basé sur le mérite alors qu’en fait, il floue année après année les enfants qui n’ont pas eu la chance de naître ou d’habiter au bon endroit…

La ségrégation scolaire n’est pas un coup du sort : elle découle de nos choix politiques. Nous avons créé trois réseaux d’éducation : le privé subventionné, le public sélectif et le public ordinaire.

En concentrant les élèves en difficulté et défavorisés dans le public ordinaire, nous les empêchons de progresser autant qu’ils le pourraient.

La recherche est claire à ce sujet : l’effet de composition de la classe est déterminant.

Cette situation est dans notre angle mort collectif depuis 1968 quand l’Union nationale a décidé de financer le « privé » avec nos impôts. Le débat refait bien surface périodiquement. Certains crient (à raison) à l’injustice fiscale. Élus et commentateurs répondent au moyen des lignes de presse du lobby du privé (« le privé nous fait économiser », « la concurrence tire tout le monde vers le haut ») et le débat est clos pour la prochaine décennie.

En constatant l’inefficacité de notre politique de tri des enfants, on peut enfin sortir du débat « bon/méchant privé ». Que le tamisage des élèves soit réalisé par des écoles publiques ou privées, il est aussi néfaste pour nos résultats d’ensemble. Le débat sur la ségrégation scolaire nous fait sortir des vieilles ornières et nous permet d’avancer.

La concurrence pour les élèves forts

Il nous permet de comprendre ce qu’obtiennent les parents qui ont accès au privé subventionné : un environnement qui exclut certains enfants. C’est là l’avantage comparatif du privé dans notre marché scolaire. Et c’est exactement sur ce terrain, celui de la concurrence pour les élèves forts, que s’est aventurée l’école publique en créant les fameux projets particuliers, des programmes qui, ayant acquis le droit de ne pas accepter tout le monde, offrent eux aussi un environnement exclusif à leurs clients.

Plusieurs solutions envisagées reposent sur une vision naïve des choses.

On voit mal par exemple comment proposer une heure de parascolaire de plus au public ordinaire rétablirait l’équité sociale. On veut bien offrir des projets particuliers non sélectifs dans des écoles publiques ordinaires, mais si on maintient le réseau public sélectif intact, il est très probable que ces propositions qui ignorent les stratégies parentales ne pourront rien contre le contournement de la carte scolaire.

De la même manière, l’idée fréquemment avancée de forcer le privé subventionné à accepter des enfants en difficulté est vouée à l’échec. Des quotas seraient non seulement difficiles à appliquer (le privé ne renoncera pas à son droit de renvoyer des élèves vers le public), mais ils seraient forcément biaisés : le privé accepterait les enfants en difficulté… plus riches que les autres. Rappelons que le revenu médian des parents du privé est presque le double de celui des parents des réseaux publics.

Les solutions efficaces sont en fait connues : il faut interdire aux écoles publiques de sélectionner leurs élèves et veiller à assurer la mixité sociale et scolaire dans la composition des classes  ; il faut mettre fin au financement des écoles privées par les contribuables et intégrer celles qui le désirent au réseau public, ainsi que le suggérait il y a presque 25 ans la Commission des états généraux de l’éducation.

Nous ne pouvons plus plaider l’ignorance. Elle ne peut plus excuser nos faux-fuyants. Le Québec est mûr pour une discussion courageuse sur son injuste système d’éducation.