Lundi a été déposé le rapport de la commission Viens, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec. Un rapport attendu après des travaux de plus de deux ans et demi qui ont permis d’entendre 765 témoins à travers tout le Québec.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Rappelons que cette commission a vu le jour à la suite de l’affaire Val-d’Or où des femmes autochtones ont allégué avoir subi de mauvais traitements de tous ordres de la part des policiers de la Sûreté du Québec de cette ville, histoire révélée par l’émission Enquête.

Or, justement, où sont ces femmes à l’intérieur des 142 appels à l’action de ce rapport ? Je cherche encore.

Bien sûr, il y a des mesures qui seront aidantes pour tous, les femmes autochtones incluses. On parle de lancer une campagne d’information portant sur les processus de plaintes existants pour les Autochtones, par exemple, ou de faire passer le délai de prescription pour le dépôt d’une plainte en déontologie policière d’un à trois ans. En fait, ce qu’on retrouve dans les 13 mesures qui concernent les services de police se veut surtout à l’attention des services de police autochtone. Un meilleur financement ou une politique de conflits d’intérêts, bien nécessaires dans les deux cas. Un programme d’accompagnement à la justice également un peu plus loin. Mais le reste ?

Les relations entre les Autochtones, les femmes en particulier et les corps policiers non autochtones sont-ils vraiment abordés ? À part l’évaluation de la possibilité de mettre sur pied des patrouilles mixtes en milieu urbain, on n’y retrouve pas grand-chose. J’ai beau chercher, je ne vois pas d’appel à l’action qui concerne directement la formation sur les réalités autochtones des policiers en poste et des futurs policiers non autochtones. Pourtant, cette suggestion est revenue maintes et maintes fois pendant les audiences de la commission. Rien non plus sur les cures géographiques rapportées par de nombreux témoins. Rien sur les enquêtes de la police sur la police ou sur le Bureau des enquêtes indépendantes qui reçoit, depuis septembre 2018, toutes les plaintes pour les allégations de nature criminelle formulées par un Autochtone à l’égard de la police. Rien sur le Directeur des poursuites criminelles et pénales. Il y avait pourtant de quoi faire.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Le commissaire Jacques Viens a posé la main sur l’épaule de Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec, lundi à Val-d’Or, lors du dépôt du rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Ces femmes, on les a oubliées une première fois le 18 novembre 2016 quand le DPCP s’est présenté à Val-d’Or pour annoncer qu’aucune accusation ne serait portée contre les policiers de la ville bien que, dans la foulée, deux accusations aient été portées à l’égard de policiers ailleurs en province. J’y étais à cette conférence de presse. La seule Autochtone admise à mon souvenir. J’aurais pu vous ramener un petit bout d’atmosphère tellement elle était à couper au couteau. Manque de preuves, incapacité d’identifier les policiers, décès des policiers dans certains cas vu le temps qui passe. Ça ne veut pas dire que ce n’était pas arrivé.

Dehors ce jour-là, les femmes chantaient et dansaient pour se donner du courage, pour faire entendre leur voix, pour se consoler sans doute, solidaires.

Bien que je reconnaisse de grandes qualités dans les appels à l’action du rapport de la commission Viens, ce dernier avait la possibilité d’aller plus loin dans ce qui touche directement les femmes autochtones, il me semble. Il ne reste que le rapport de MFannie Lafontaine, observatrice indépendante nommée dans le cadre de l’affaire Val-d’Or, pour sauver les meubles. Or, son mandat n’en est pas un de recommandation, mais bien d’observation. C’est tout de même elle qui avait parlé de racisme systémique la première il y a trois ans déjà. La commission Viens est d’ailleurs venue confirmer cet état.

En tant que femme autochtone, j’ai l’impression que rien n’est réglé à ce niveau. Un sentiment amplifié par un rapport découlant de l’Enquête sur les femmes et les filles autochtones assassinées et disparues déposé au gouvernement fédéral au début juin et dont on ne parle plus, sauf pour le mot génocide qu’on ramène parfois, comme si le débat s’arrêtait au choix de ce mot. Les élections s’en viennent, on verra après… On connaît trop bien la chanson.

Est-ce que, dans un avenir pas si lointain, j’entendrai encore les histoires à peine croyables de mes sœurs et de leurs démêlés avec les policiers ? Est-ce que j’entendrai les échos des préjugés de certains hommes et des femmes en uniforme ? Est-ce que je reconnaîtrai trop bien le son des soupirs, celui du découragement, de l’invisibilité, de l’impuissance ?

Ce matin en assemblée, le premier ministre fera une déclaration, des excuses peut-être, reconnaîtra certains faits. Mais au-delà de ça ? La balle est encore une fois dans la cour du gouvernement. Il faudra activer la machine et la faire passer en quatrième vitesse pour rattraper les choses. On est prêtes !