Dans cet essai traduit en huit langues, la chercheuse et conférencière Catherine L'Ecuyer propose de laisser place à la curiosité naturelle des enfants en les préservant des bruits, des écrans et du rythme effréné de notre époque.

Quiconque y porte attention verra que les jeunes enfants sont dotés d’une remarquable faculté d’émerveillement pour les petites choses de la vie, des détails ordinaires qui sont l’étoffe du quotidien.

Les enfants sont particulièrement doués pour voir l’extraordinaire dans l’ordinaire : un privilège réservé aux humbles, à ceux qui écoutent et observent le spectacle de la vie. Le bruit que produit un papier qu’on froisse, les bulles de bain qui collent à leurs petits doigts, la sensation de chatouillement ressentie lorsqu’une fourmi parcourt leur paume, le chatoiement d’un objet aperçu dans une flaque d’eau. C’est cet émerveillement qui incite les enfants à aller à la découverte du monde. Voilà où ils puisent leur motivation intrinsèque. Les choses les plus banales provoquent en eux l’émerveillement qui les motive à satisfaire leur curiosité, à apprendre d’eux-mêmes comment se comportent les éléments de leur entourage, à se fier à leur propre expérience de la vie quotidienne. Ils agissent de leur propre chef. Lorsqu’ils sont en bas âge, notre seule tâche est d’accompagner les enfants, d’aménager autour d’eux un environnement favorable à la découverte.

PHOTO FOURNIE PAR QUÉBEC AMÉRIQUE

Catherine L’Ecuyer

Quand nous submergeons les jeunes enfants de stimuli externes qui en viennent à supplanter leur sens inné de l’étonnement, nous étouffons leur capacité à se motiver par eux-mêmes.

Offrir un substitut de cause à leur élan, c’est annuler leur volonté. Ultimement, ces enfants développeront une dépendance aux stimuli externes, devenant autrement incapables de ressentir quoi que ce soit, leur avide désir d’apprendre étant réprimé. Dans certains cas, leur dépendance à la surstimulation peut les pousser dans une quête de sensations toujours plus fortes, auxquelles ils deviendront également accoutumés. C’est ce qui les conduira finalement à un état d’apathie soutenue, à un manque d’enthousiasme, à l’ennui.

Que faire alors pour que ces jeunes enfants agissent avec enthousiasme, soient capables d’observer tranquillement leur environnement immédiat, de réfléchir avant d’agir, de s’intéresser à ce qui les entoure, de trouver la motivation d’apprendre, et de continuer de le faire à l’adolescence ?

Peut-être la clé réside-t-elle dans ces deux phrases, la première écrite voilà plus de sept siècles par Thomas d’Aquin : « L’étonnement est un certain désir de savoir », et la seconde, vieille de milliers d’années, par Aristote : « Tous les humains ont, par nature, le désir de savoir. » Eurêka ! Tout ce qu’il nous reste à faire, au cours de ces premières années de l’enfance, est de préserver l’émerveillement, pour le laisser accomplir son œuvre ! Si « tous les humains ont, par nature, le désir de savoir », on comprendra mieux que l’enfant de six mois trouve la force intérieure et l’endurance nécessaires pour atteindre le jouet qui est légèrement hors de sa portée : c’est que l’existence même de cet objet l’étonne. Il n’y avait pourtant personne pour le motiver ou le pousser à agir. Si « tous les humains ont, par nature, le désir de savoir », on comprendra quelle inspiration pousse l’enfant de deux ans à prononcer des mots nouveaux. On comprendra la satisfaction de l’enfant lorsqu’il se concentre de longs moments devant la lente ascension de l’escargot sur une vitre, ou lorsqu’il découvre la relation qui existe entre les mouvements de son corps et l’ombre projetée derrière lui par le soleil. Autant de phénomènes qui étonnent et ravissent les enfants… donnant libre cours à l’émerveillement, au désir de savoir.

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Respecter l’inclination à l’émerveillement, c’est respecter les rythmes de l’enfant, ses besoins fondamentaux, son innocence ; c’est éviter de précipiter son développement.

L’émerveillement permet à l’enfant d’apprécier la beauté. C’est l’éduquer à la Beauté pour qu’il trouve des raisons de s’émerveiller. C’est cultiver sa sensibilité pour qu’il puisse s’émerveiller devant la beauté.

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Il est important que l’enfant puisse faire l’expérience de la beauté à travers les choses du quotidien, sous leur vraie forme. Autrement dit, dans le monde réel, plutôt que virtuel. Par exemple, il est assez curieux qu’à l’école, on manque de temps pour montrer aux enfants comment attacher leurs lacets : certains établissements préfèrent même que leurs élèves portent des chaussures à Velcro. Pourtant, on trouve toujours le temps pour des activités structurées conçues pour développer la dextérité manuelle des élèves. Or, il n’y a rien comme la vie quotidienne pour apprendre de nouvelles choses. Si nous sortons l’apprentissage de son cadre, c’est-à-dire de la réalité quotidienne, il perd de son sens !

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Beaucoup d’enfants sont éduqués dans un environnement artificiel et stérile. Ils apprennent par le biais de matériel pédagogique et d’équipements (écrans, cartes-éclair, etc.) qui viennent remplacer la réalité. Les enfants ont besoin que des personnes attentionnées et aimantes les aident à s’orienter dans le monde. Remplacer un être cher par un écran, aux premières années de la vie, déshumanise l’apprentissage. Les études le confirment : les jeunes enfants n’apprennent pas à partir d’écrans, mais d’expériences sensorielles et de relations interpersonnelles. Ça ne veut pas dire que la technologie moderne est toujours fondamentalement malsaine. Elle ne l’est pas. Mais voyons les choses sur un autre plan, au-delà de la question simpliste « du bien et du mal ». Demandons-nous s’il est vraiment nécessaire qu’un jeune enfant débute ses apprentissages en passant par les nouvelles technologies.

Certains enfants ont vu des lapins sur une tablette numérique, mais n’ont jamais touché, senti un vrai lapin… Est-il sage d’ouvrir à nos enfants les portes d’un monde artificiel avant de leur présenter le monde réel ?

Nous devons redécouvrir la valeur d’une randonnée en forêt, d’une promenade en ville, d’une visite au marché fermier ; nous devons trouver la patience de laisser nos enfants attacher eux-mêmes leurs lacets… Pour ces enfants qui n’ont vu des lapins que sur écran, les vrais lapins n’existent pas. Ne court-on pas le risque de voir le monde virtuel faire trop d’ombre à la réalité dans leur vie ?

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Chesterton a écrit : « Notre monde ne périra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement. » Respecter l’inclination à l’émerveillement des enfants est une tentative de détromper Chesterton dans sa prophétie, afin que, dans un monde qui bourdonne de distractions, nos enfants puissent encore s’émerveiller devant la beauté irrésistible qui les entoure.

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Cultiver l’émerveillement

Cultiver l'émerveillement

Comment présenter la soif d'apprendre à nos enfants. Catherine L'Ecuyer. Québec Amérique. 186 pages