Les prix mondiaux du pétrole ont bondi à la nouvelle de l’attaque de drones contre la production pétrolière saoudienne. En écoutant la radio et en suivant les médias sociaux, on dirait que les Canadiens se demandaient surtout si cela augmenterait le prix de l’essence à la pompe.

Martha Hall Findlay Martha Hall Findlay
Collaboration spéciale

Mais la question est plus près de nous que beaucoup le réalisent. Le Canada importe plus de 10 % de tout le pétrole que nous consommons de l’Arabie saoudite – plus de pétrole que de n’importe où ailleurs, sauf des États-Unis. Le Canada envoie plus de 3,5 milliards de dollars à l’Arabie saoudite chaque année, et ce chiffre augmente.

Il y a moins d’un an, de nombreux Canadiens demandaient au gouvernement du Canada de mettre fin à ses échanges commerciaux avec l’Arabie saoudite, à la suite du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi (et à cause de nombreuses autres violations des droits de la personne). L’accent était mis sur le fait que le Canada vendait des camions blindés à l’Arabie saoudite ; les Canadiens soucieux de ce fait demandaient que le gouvernement arrête de le faire. Pourtant, personne ne parlait d’empêcher l’arrivée de pétrole saoudien.

La vérité dérangeante, c’est que nous utilisons beaucoup de pétrole, partout à travers le pays. En fait, nos importations de pétrole d’Arabie saoudite continuent d’augmenter.

Mais à l’époque, de nombreux Canadiens insistaient, et insistent encore aujourd’hui pour que le pétrole canadien reste dans le sol. « Nous ne devrions pas l’utiliser nous-mêmes et nous ne devrions pas le vendre au reste du monde. »

Mais si les Canadiens sont vraiment sérieux en voulant la fin du pétrole, pourquoi n’arrêtons-nous pas d’importer le pétrole saoudien ? Parce que nous sommes assez égoïstes, même si nous préoccupons de l’environnement et des droits de la personne. Nous craignons qu’une attaque de drones à l’autre bout du monde ne fasse augmenter les prix à la pompe. Cesser entièrement d'importer le pétrole saoudien au Canada serait bien pire.

Les oléoducs

Ce n’est qu’un exemple de notre hypocrisie énergétique au Canada. Parlons maintenant des oléoducs.

Le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, a promis avant son élection de mettre fin à l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain déjà en place. Pourtant, la plus grande partie de l’essence consommée en Colombie-Britannique vient de l’Alberta, et elle passe par le pipeline Trans Mountain. « Nous prendrons tout ce dont nous avons besoin, mais nous allons vous empêcher de le vendre ailleurs. »

Plus récemment, dans son discours de victoire électorale, le nouveau premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a offert un rameau d’olivier au premier ministre Legault, se faisant un point d’honneur de parler en français pendant plusieurs minutes. Le premier ministre Legault a répondu que, bien qu’il reconnaissait que l’Alberta est de loin le plus grand fournisseur de pétrole du Québec et de ses raffineries (44 % du pétrole du Québec provient de l’Ouest canadien), il n’y avait aucune « acceptabilité sociale » pour qu’un oléoduc transporte du pétrole de l’Ouest à travers sa province. Tournant le fer dans la plaie, le gouvernement du Québec a adopté une motion, à l’unanimité, répétant ce point.

L’Alberta pourrait aussi bien dire que, même si de nombreux Albertains aiment beaucoup le fromage Oka, il ne permettra pas aux camions transportant le fromage de le transmettre aux Britanno-Colombiens affamés.

Le Québec a la chance d’avoir d'immenses réserves d’hydroélectricité « propre ». Mais 41 % de l’énergie que les Québécois utilisent quotidiennement est en fait des produits pétroliers.*

Selon une étude récente de HEC, même si les ventes d’automobiles ont diminué au Québec, les ventes de VUS, de camions légers et de camionnettes montent encore. Le Québec est heureux d’utiliser le pétrole de l’Ouest canadien, et les Québécois profitent du raffinage et des emplois associés, mais ils ne veulent pas laisser l’Alberta et la Saskatchewan transporter le même pétrole à travers le province pour le vendre au Nouveau-Brunswick et ailleurs. Encore une fois : « Nous l’utiliserons, mais nous ne vous laisserons pas le transporter à travers notre province… »

Cela ne signifie pas que nous ne devrions pas insister sur la réduction des émissions de GES du Canada – nous le devrions. L’industrie pétrolière et gazière, les scientifiques et d’autres chercheurs font des progrès incroyables qui réduisent déjà considérablement les émissions de GES par baril – et il y a beaucoup de travail sur les technologies d’extraction qui pourraient aboutir à zéro émission, ce qui serait incroyable. Mais nous ne pouvons pas empêcher le reste du monde d’utiliser le pétrole. Même aujourd’hui, la pauvreté énergétique mondiale est un problème réel et urgent pour des millions de personnes. Alors que nous nous dirigeons vers une planète de 10 milliards d’habitants, toutes les sources d’énergie seront nécessaires.

Comment pouvons-nous nier que la demande mondiale pour le pétrole est toujours forte, alors que nous-mêmes continuons d’importer du pétrole saoudien ? De nombreux intervenants de l’industrie s’efforcent de faire du pétrole canadien la source la plus propre et la meilleure au monde, et c’est ce dont nous devrions discuter – particulièrement pendant des élections fédérales. Mais cette discussion doit aussi inclure toutes les choses qui sont importantes pour les Canadiens – les changements climatiques, oui, mais aussi les droits de la personne, notre rôle international, et la prospérité économique et sociale du pays. Et la discussion doit être honnête.

Martha Hall Findlay est présidente et chef de la direction de la Canada West Foundation et ancienne députée libérale fédérale