Sur Facebook, il y a deux ans, une enseignante avait mis une photo de son coin lecture et sous celle-ci, on pouvait lire : ma classe est prête, mes élèves peuvent maintenant venir. Ce coin lecture était magnifique : divans, bibliothèque, bacs de livres, coussins. Bref, un endroit invitant, un endroit où l’on sent l’importance des livres et la responsabilité du milieu à rendre cet apprentissage – devenir lecteur – très visible. 

Yves Nadon  Yves Nadon 
Enseignant, auteur et éditeur

Mais là, il y a déséquilibre. 

Le système exige la lecture, le système exige l’effort et tout, mais le système ne fournit à peu près rien. Cette classe est le fruit des convictions, et du portefeuille, de cette enseignante. Pas de sa direction d’école (qui peut se montrer aidante, vrai), pas de la commission scolaire, pas du ministère. Le budget alloué pour les livres est – scandale ! – peau de chagrin.

Au point que de nombreuses enseignantes, sachant l’importance d’avoir des livres à portée de main pour les élèves, dépensent des milliers de dollars de leur poche.

Qu’une enseignante, comme professionnelle, achète personnellement des coups de cœur, des incontournables, des livres à soi, j’en conviens et j’encourage. Mais elles assument trop souvent seules, et depuis trop longtemps, cette responsabilité. 

Lors de la parution en 1992 de Comme un roman écrit par Daniel Pennac, je me répétais : tout est là ; l’amour des livres et de la lecture, leur importance, les lectures à haute voix dans la classe, l’influence de ces lectures… Et écrit de la main d’un amoureux des livres. C’est dit, écrit, tout le monde va comprendre, nous pourrons passer à une autre étape. 

Eh bien, non. Vingt-sept ans plus tard, cet essai a conservé toute sa pertinence. Toujours les mêmes incompréhensions autour de la lecture. Au Québec, environ un citoyen sur deux abandonne la lecture une fois sa scolarité obligatoire achevée… et on ne parle pas ici de décrocheurs, mais de ceux qui ont réussi leurs études. 

Une personne sur deux. 

Cet état de choses est presque mondial. Il est temps de nous attaquer à la source de ce triste bilan : il nous faut former des lecteurs et refuser de nous accommoder de simples liseurs. Pas d’attentes minimes. Juste du grand, du magistral. Et pour avoir des lecteurs, ben, ça prend des livres. 

Il faut absolument que les livres soient les piliers de l’apprentissage de la lecture. Qu’on entre dans la classe et qu’on les voit. Partout. À l’image de ces librairies où les livres sont sur des cubes, notés, mis en importance, assortis de livres similaires. Qu’on entre dans une classe comme on entre au Jardin botanique : pas de fausses plantes, que du vrai. 

Et dans des classes où il y a absence de livres et de volonté, il y a des manuels scolaires, qui ressemblent à des livres, mais qui ne sont pas des livres. Les élèves y apprennent trop souvent qu’on ne lit pas pour comprendre, mais bien pour répondre à des questions. Absence de questions ? Absence de lecture. Ceci expliquant cela.

Une métaphore 

Permettez-moi une métaphore : imaginons la scolarisation du vélo. À cette école, comme dans la plupart des autres comme elle, l’enseignement se fait à partir de vélos stationnaires, des vélos que l’on dit conformes au programme, comme certains vendeurs de vélos stationnaires se plaisent à nous le répéter. Ici, pas besoin d’être cycliste pour enseigner, même pas besoin de pratiquer ou d’aimer le vélo. Juste connaître les rouages est suffisant. Et le ministre du vélo lui-même connaît peu ou pas les vélos mobiles, ou du moins constate-t-il leur insuffisance sans broncher et en ne donnant pas le budget approprié… Et tout le monde espère que les élèves finiront par enfourcher les vrais. 

Pendant que certains pédalent pour aller nulle part, certaines écoles enseignent le cyclisme avec de vrais vélos, de vraies sorties, de vrais voyages, d’énormes pique-niques. On les dit innovatrices – car elles enseignent le vélo grâce à... des vélos ! Les gens qui enfourchent ces vélos avec leurs élèves aiment pédaler, sentir le vent, en faire à l’extérieur de l’école… et donnent à leurs élèves des vélos de la bonne grandeur, et avec le nombre de roues requis selon leur compétence. Il y a plusieurs niveaux de cyclistes, et les vrais vélos respectent tous les niveaux. Mais les vélos stationnaires, eux, ne respectent que le programme… Fin de la métaphore. 

Depuis toujours, aucun ministre ne s’est attaqué au problème. On saupoudre des sommes, et c’est tout. Par contre, le brillant, on y croit : toutes les classes ont maintenant des tableaux blancs interactifs (TBI). Qui coûtent environ 4000 $, plus les logiciels, les fils, les techniciens. C’est tout un budget. Et des recherches pour appuyer les bienfaits? On repassera.

Actuellement, le budget alloué aux livres équivaut à 250 $ par classe, annuellement. Cela représente une douzaine de livres, même pas un par élève.

Nouvelle classe ? On fournira chaises, tables, TBI, et rien de plus. Même pas une bibliothèque physique où mettre les livres qu’on-ne-vous-fournira-pas. À l’enseignante d’en gosser une ! 

Je veux juste la même volonté de la part d’un ministre et le même budget que la techno. Je joins donc ma voix à celle de Katherine Paterson, auteure jeunesse américaine : « Il n’est pas suffisant de juste apprendre à lire aux enfants ; nous devons aussi leur donner quelque chose qui ouvrira leur imagination, quelque chose qui les aidera à donner un sens à leur existence et qui les encouragera à tendre la main vers des personnes dont les vies sont différentes de la leur. » 

Parce que les livres à portée de main, sous l’oeil rigoureux d’un enseignant lecteur, on le sait, ça marche.