En réponse au texte de Karim Benessaieh, « Comment le commerce nous enrichit-il ? », publié le 18 août

Samuel Lamoureux Samuel Lamoureux
Candidat au doctorat en communication à l’UQAM

Dans un article paru le 18 août dans La Presse, le journaliste Karim Benessaieh propose de « démystifier » le concept économique du commerce. 

Il commence par une vérité absolue : c’est un consensus chez les économistes, le commerce enrichit la société. Pourquoi ? Parce que comme l’écrit l’économiste libéral David Ricardo en 1817, le commerce est bon car il permet la spécialisation, donc un gain de productivité et la création d’un marché public. Par exemple, je suis particulièrement bon pour faire pousser des tomates et ma voisine, des pommes de terre. Spécialisons-nous dans la production de nos produits respectifs et échangeons-les sur un marché public. Fin de l’argument, vive le commerce !

Je suis fasciné par la simplicité des mythes économiques. On croirait lire la Bible. Or, cet argument sur le commerce qui date du XIXsiècle n’a plus aucun lien avec l’état actuel de notre économie : il se doit d’être critiqué et démonté.

Quand le journaliste écrit que tous les économistes s’entendent pour dire que le commerce enrichit la société, il a tort. Il faudrait dire que tous les économistes néoclassiques s’entendent, alors que bien des économistes dits hétérodoxes regroupés autour de l’économie postkeynésienne, marxiste ou de l’école de la régulation sont loin de ce constat.

La critique est simple : le postulat qui voudrait que le libre-échange favorise l’enrichissement de toute la société nécessite dans les faits une économie de concurrence parfaite.

Le producteur qui désire maximiser son profit et le consommateur son intérêt doivent se retrouver sur un marché de manière égalitaire. Or, depuis le début du XXsiècle, il ne fait aucun doute que nous n’évoluons plus dans une économie de concurrence, mais bien dans une économie de monopole maintenant largement financiarisée*.

Le pouvoir de l’offre

Pour une multinationale, la courbe de demande n’est plus une condition externe donnée par des consommateurs souverains, comme le voudrait l’économie néoclassique, mais bien un contexte social malléable qui peut être influencé par de multiples mécanismes d’accumulation différentielle. Parmi ceux-ci : la publicité, le marketing, l’obsolescence programmée et l’innovation avec l’introduction de nouveaux produits.

Prenons un exemple comme Apple. Est-ce que le fait d’introduire et de vendre un nouveau téléphone tous les deux ans contribue à l’enrichissement rationnel de toute la société ?

Il faut en douter. S’il n’était pas soumis à la publicité et au marketing, mais aussi aux stratégies de fixation des prix et d’obsolescence programmée, probablement que le consommateur avisé n’achèterait pas un nouveau téléphone chaque année.

Les économistes Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, auteurs du livre Le capital comme pouvoir (2012), écrivent qu’au début des années 50, les 100 plus grandes entreprises américaines représentaient 40 % de la capitalisation boursière totale. Au début des années 2000, leur part était de 60 %. En capitalisme monopolistique, le commerce mondial favorise la concentration de la richesse dans les mains des entreprises représentant le capital dominant. Acheter un nouvel iPhone à 1000 $ ne revient donc certainement pas à enrichir toute la société, mais bien à augmenter le pouvoir de capitalisation d’Apple qui d’ailleurs s’arrange souvent pour ne pas payer ses impôts.

Décroître le commerce

Que faudrait-il donc faire ? Faudrait-il réglementer davantage le commerce, ou même le réduire ? Peut-être les deux. Un des plus grands problèmes de notre économie, qui est l’une des caractéristiques fondamentales du capitalisme monopolistique, est un problème de suraccumulation. Les grandes entreprises doivent toujours faire plus de profit que leurs concurrents, elles doivent constamment accroître leur productivité et améliorer leur part de marché, elles doivent donc constamment écouler leurs (nouvelles) marchandises. Quand le salaire ne suffit plus pour consommer, il suffit d’introduire le crédit et la roue recommence à tourner.

Mais, peut-être, nous consommateurs ou plutôt citoyens n’avons pas besoin de toutes ces marchandises, souvent inutiles, que nous proposent les grandes entreprises.

Peut-être n’avons-nous pas besoin d’acheter autant, peut-être que les multinationales produisent trop et peut-être surtout que le commerce en contexte de monopole favorise uniquement les producteurs et non les consommateurs. Sans doute pour faire face au changement climatique faudrait-il consommer moins et même diminuer nos échanges commerciaux. Sans doute faudrait-il également démonter plusieurs multinationales évoluant dans des marchés tellement monopolistiques que leurs actions sont désormais plus nuisibles qu’autre chose pour les citoyens et la planète.

La prochaine fois que La Presse expliquera un concept économique, que ce soit les crises économiques, l’inflation, l’endettement ou la (supposée) grande rationalité des acteurs économiques, il serait sans doute agréable, mais surtout plus juste, de lire autre chose que le discours néoclassique et les vieilles métaphores libérales dépassées depuis 200 ans.

Pourquoi ne pas, dans un prochain numéro, expliquer certains concepts hétérodoxes comme le degré de monopole de Kalecki, le concours de beauté de Keynes, la baisse tendancielle du taux de profit de Marx ou encore le capital en tant que quantification symbolique du pouvoir ? Je vous y encourage.

* Plusieurs références peuvent appuyer ce propos, mais je me réfère particulièrement au livre suivant : Le capital comme pouvoir, Nitzan et Bichler, Max Milo Éditions, 2012.