La campagne électorale fédérale pour les élections prévues le 21 octobre prochain est à nos portes. Elle bat déjà son plein côté sondages.

Claire Durand Claire Durand
Professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal et membre du Centre pour l’étude d’une citoyenneté démocratique (CECD)

Plusieurs firmes ont sondé la population au cours des dernières semaines et les agrégateurs – qui tentent de prédire le nombre de sièges de chaque parti et l’issue des élections à partir des estimations de tous les sondages – sont déjà au travail. Toutefois, les sondages nous permettent-ils de prédire dès maintenant l’issue du scrutin ?

Nous posons deux questions. Dans les diverses campagnes électorales fédérales depuis celle de 2000, les sondages ont-ils montré des changements dans les intentions de vote pendant les campagnes, et le parti qui part en tête en début de campagne a-t-il tendance à terminer en tête ? D’autre part, les sondages de fin de campagne ont-ils été en mesure de bien prédire le vote ?

Les intentions de vote changent-elles durant les campagnes électorales ?

Les données montrent que les élections canadiennes du 27 novembre 2000, où le Parti libéral du Canada (PLC) a formé un gouvernement majoritaire avec 41 % des voix, sont les dernières élections où les intentions de vote sont demeurées stables durant toute la campagne électorale. À l’opposé, les élections de 2006 et de 2015 se distinguent par de forts mouvements. Dans les deux cas, le parti en tête en début de campagne n’a pas terminé en tête.

Pour ce qui est des élections du 23 janvier 2006, lorsque la campagne est déclenchée fin novembre 2005, le PLC part à 35 % et le Parti conservateur du Canada (PCC) à 30 %. Finalement, le PLC termine à 29 % et le PCC à 36 %. Au Québec, le PLC et le Bloc québécois perdent tous les deux près de 10 points dans les sondages au retour des Fêtes et le PCC gagne 18 points.

Enfin, en 2015, le Nouveau Parti démocratique (NPD) part en tête avec 34 % d’appuis et le PLC, troisième avec 28 %. À la deuxième semaine de septembre, les trois partis sont à égalité. À la fin, le 19 octobre, le PLC termine avec 39 % et le NPD avec 20 %. Au Québec, ce n’est qu’à deux semaines des élections que le PLC a devancé le NPD.

Les élections de 2004, de 2008 et de 2011 se situent entre les deux cas de figure : le parti qui commence en tête termine en tête, mais il y a quand même du mouvement. Lors des élections du 28 juin 2004, le PLC part avec 14 points d’avance sur le Parti conservateur, mais termine à égalité avec ce dernier selon les sondages publiés. Au Québec, le Bloc gagne cinq points durant la campagne et le PLC reste stable.

Lors des élections du 14 octobre 2008, le PLC et le PCC sont à égalité à 34 % jusqu’à la dernière semaine d’août. C’est alors que le PCC se détache pour distancer le PLC de près de 10 points en début de campagne et terminer sept points en avance sur le PLC. Pendant ce temps, au Québec, la campagne s’amorce avec une faible avance du Bloc sur le PCC, mais le Bloc gagne plus de 10 points durant la campagne.

Enfin, la campagne pour les élections du 2 mai 2011 est marquée par une forte remontée du NPD durant les deux dernières semaines de la campagne. Au Québec, ce parti passe de 20 % à 43 % durant cette période. Le PCC s’est maintenu en tête tout le long de la campagne. C’est essentiellement aux dépens du PLC que le NPD a progressé.

Bref, les élections fédérales canadiennes ont été tout sauf prévisibles au cours des deux dernières décennies. Les intentions de vote, même à deux semaines des élections, ne donnaient pas une indication adéquate sur l’issue du scrutin.

De plus, pour ce qui est des deux élections qui se sont déroulées en octobre (2008 et 2015), les intentions de vote en août n’ont pas donné une estimation adéquate des résultats.

Les sondages ont-ils bien prédit le vote ?

En général, les élections fédérales sont bien prédites par les intentions de vote estimées en fin de campagne. Toutefois, il y a parfois des sous-estimations d’un parti, soit le PCC ou le PLC. Pour ce qui est de l’ensemble du Canada, le PCC a été sous-estimé de quatre points en 2011 et le PLC de six points en 2004. Pour ce qui est du Québec, le PCC a été sous-estimé en 2006 et en 2008 et le PLC en 2004 et en 2015. Enfin, en Ontario, le PCC a été sous-estimé en 2006 et en 2011. Les sous-estimations ne sont pas majeures sauf en 2004. Les données montrent donc une excellente performance générale des sondages.

Il est important de revenir sur les élections de 2004, puisqu’il s’agit d’une mauvaise prédiction des sondages qui a sombré dans l’oubli. Les sondages estimaient que le PLC et le PCC étaient à égalité en fin de campagne. Or, le PLC a terminé premier avec sept points d’avance sur le PCC. Que s’est-il passé ? Un retour aux données de l’Étude électorale canadienne montre que les discrets et les électeurs qui ont changé de préférence ont voté nettement plus pour le PLC que pour les autres partis. Cette situation est similaire à ce qui s’est passé au Québec en 2018. Des mouvements de dernière minute et les choix des discrets se sont reportés sur un parti au détriment des autres après que les derniers sondages eurent été réalisés.

Les dernières élections québécoises et les élections fédérales de 2004 montrent que des changements importants dans les préférences des électeurs après la publication de la plupart des sondages étaient possibles. Cela devrait inciter à une prudence redoublée. Un retour sur les sondages des élections fédérales des deux dernières décennies y incite encore plus fortement. Ces campagnes ont montré que les intentions de vote peuvent changer radicalement pendant les campagnes, et que les changements les plus importants se produisent souvent durant les deux dernières semaines ou même les derniers jours.

* Claire Durand est également membre du Centre pour l’étude d’une citoyenneté démocratique (CECD).