Les derniers mois ont vu une amplification de la rhétorique belliqueuse à l’encontre de la Chine dans l’opinion publique. Le glissement du discours, potentiellement attribuable au même phénomène dans la politique-Twitter de l’administration Trump, pose un problème central pour un système mondialisé en réveillant le spectre de la crainte profonde de l’autre qui avait cours lors de la guerre froide. Il y a lieu de combattre ces lieux communs et, surtout pour la société civile, de développer une position d’ouverture face à l’un de nos plus grands partenaires commerciaux.

Pierre-Alexandre Cardinal  Pierre-Alexandre Cardinal 
Étudiant au doctorat en droit, Université McGill 

La semaine dernière, un lecteur de La Presse faisait part dans cette section de craintes vis-à-vis du géant chinois des télécoms, Huawei. En cause, la propension de l’administration Trudeau à « tendre l’autre joue » aux Chinois vu la récente approbation de projets conjoints entre la multinationale et des entreprises du Nord canadien pour desservir la région. Pour l’auteur, le cœur du problème résiderait dans la confusion entre Huawei et l’État chinois, l’entreprise servant potentiellement de fer de lance à l’espionnage chinois. On ne pourrait donc faire confiance à l’entreprise chinoise pour desservir les réseaux 4G et 5G au Canada.

Huawei, l’État chinois et le réseau 5G

Huawei est enregistré comme entreprise privée chinoise. Il n’a rien à voir avec les fameuses « SOE » (state-owned enterprises) directement redevables au gouvernement chinois. Ce sont la vision d’affaires et l’ambition de son fondateur Ren Zhengfei qui propulsent Huawei dans l’import, puis dans la production de commutateurs et d’autres produits de réseautique. L’entreprise s’est imposée grâce à sa capacité à remporter des appels d’offres, d’abord dans des pays non occidentaux, mais surtout par sa capacité à livrer ses services à temps, et souvent sans dépassements de coûts. L’ambitieux projet de reconstruction du réseau de téléphonie norvégien, en 2009, en est probablement le meilleur exemple, ayant été complété avant échéance et en deçà des prévisions budgétaires.

Huawei s’impose donc comme fleuron chinois, centre de l’innovation indigène, acteur clé d’une stratégie de développement sur le long terme (Made in China 2025) et comme importante source de fierté nationale. Bien que les opinions divergent, l’entreprise est maintenant pressentie comme leader de la technologie de réseaux de téléphonie de cinquième génération (5G). Ainsi, le géant des télécoms s’impose comme catalyseur central de la prochaine révolution technologique, le 5G permettant de déployer la valeur utile maximale de plusieurs technologies de pointe : intelligence artificielle, robotique, voitures autonomes, apprentissage machine (machine learning), etc. 

La crainte demeure toutefois que c’est aussi par l’entremise du 5G que passerait l’espionnage chinois généralisé, autant industriel que social ou militaire.

Soyons clair : très peu d’entreprises chinoises du niveau de Huawei sont complètement séparées du gouvernement ; il faut, à des moments clés de son développement, que toute entreprise chinoise aligne ses politiques sur les orientations gouvernementales afin de bénéficier autant de son approbation que des largesses des finances publiques. Le gouvernement chinois maintient aussi une capacité à forcer les entreprises nationales à lui prêter main-forte en cas d’intérêt national. Ainsi, l’espionnage par l’entremise du réseau 5G demeure une possibilité.

Toutefois, aucune preuve quant à ces accusations n’a été rendue publique par l’accusateur principal, soit l’administration américaine. D’ailleurs, la maladresse de l’accusation est telle que l’on s’illusionnerait à croire que ce n’est que par la proximité entre l’État chinois et Huawei que s’opérationnaliserait tel espionnage. Il y a fort à parier, comme le disait Tim Rühlig de la Swedish Institute of International Affairs dans les pages du magazine Foreign Policy, que l’appareil sécuritaire chinois arriverait à pirater le 5G de toute façon, avec ou sans équipement Huawei en place. Le bannissement de l’entreprise dans un pays comme le Canada ne pourrait donc pas, à lui seul, assurer la sécurité nationale. De l’autre côté, refuser de contracter Huawei pour mettre en place un réseau dernier cri pourrait mettre à mal bien des communautés qui bénéficieraient largement du réseau, surtout en régions éloignées, un problème flagrant ici au Canada.

Coopération et renseignement

Il y a lieu, néanmoins, de se questionner sur la politique canadienne vis-à-vis du partenaire chinois. Au-delà d’un Trudeau soi-disant trop permissif, c’est plutôt la confusion qu’il faut cibler. On ne peut décerner d’orientation politique claire de la part des experts canadiens et, surtout, c’est une politique à la remorque des aléas du voisin américain qu’on semble déceler. Il n’y a pas à aller voir trop loin ; la volte-face ayant mené à l’arrestation de Meng Wanzhou en décembre dernier a causé des remous évitables, autant pour les ressortissants canadiens emprisonnés en Chine à la suite de l’arrestation que pour les producteurs de l’agroalimentaire canadien, dont beaucoup de Québécois qui sont aux premières lignes de paralysantes sanctions chinoises. Une politique plus claire et, surtout, axée sur l’expertise, les faits et le savoir-faire des réseaux déjà établis par des organismes publics et parapublics ainsi que par la société civile aurait certainement pu mitiger les contrecoups ou, du moins, les prévenir.

C’est Sun Tzu qui, dans L’art de la guerre, disait que, « en connaissance de son ennemi et de soi, on ne craint le résultat de cent batailles ». Derrière cette sagesse, on reconnaît la nécessité primordiale, en contexte conflictuel ou non, de déployer un réseau de renseignement capable de développer une expertise fiable et précise. Ainsi, on évite la propagation des lieux communs politisés, voire parfois des délires conspirationnistes, et on comble le manque d’analyse sérieuse qui met à mal notre compréhension des relations avec nos partenaires ou opposants. Il ne faut pas oublier que le Canada a été, sous l’administration de Pierre Elliott Trudeau, l’un des premiers pays à normaliser sa relation avec la Chine de Mao Zedong au début des années 70. Dans cet esprit, le monde des affaires canadien a été l’un des premiers à s’ouvrir aux occasions offertes par la République populaire, et ainsi à développer des réseaux de renseignement commercial et financier solides. Il y aurait fort à gagner, pour la population canadienne en général, les milieux d’affaires et l’exécutif canadien, à mobiliser les experts sur ces questions afin d’avoir accès à de l’information précise pour développer une stratégie claire.