Les aventures de Justin Trudeau en Inde connaissent un nouveau rebondissement. Dans un livre en anglais à paraître la semaine prochaine, John Ivison, chroniqueur au National Post, révèle les dessous d’un voyage dont plusieurs observateurs estiment qu’il a durablement entamé la popularité du premier ministre auprès de l’électorat.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Rappelons les faits. En février 2018, Trudeau se rend en Inde pour une visite officielle. Il est accompagné de sa famille et de quatre ministres de confession sikhe. Toute la famille Trudeau décide de revêtir des costumes indiens pour tenter de plaire à ses hôtes. La réaction est tout à fait à l’opposé. Le premier ministre indien Narendra Modi ne recevra Trudeau qu’à la fin du voyage et les médias indiens, canadiens et internationaux se moqueront copieusement des « déguisements » du premier ministre.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Trudeau et sa famille à Ahmedabad, dans l’ouest de l’Inde, le 19 février 2018

Un voyage terni

Plus sérieusement, la visite se transforme en scandale lorsqu’un Indo-Canadien de confession sikhe, Jaspal Atwal, condamné pour tentative de meurtre contre un ministre indien en visite au Canada, se fait inviter à une réception à New Delhi en présence du premier ministre. L’affaire ternit le voyage de Trudeau, mais le gouvernement n’est pas au bout de ses peines.

À Ottawa, la controverse prend une allure « james bondesque » lorsque le conseiller à la sécurité nationale de l’époque, Daniel Jean, laisse entendre à certains journalistes que le Canada est victime de manœuvres d’une faction extrémiste au sein des services de renseignement indiens visant à embarrasser Justin Trudeau.

Le gouvernement indien proteste, et Daniel Jean déclare devant un comité des Communes n’avoir jamais accusé New Delhi. L’affaire est close. C’est du moins ce que l’on croyait.

Butts en rajoute

Elle vient de rebondir. Et qui lui donne une nouvelle vie ? Nul autre que l’ex-secrétaire particulier du premier ministre, Gerald Butts, celui-là même qui a démissionné dans le sillage du scandale SNC-Lavalin après avoir été accusé d’exercer des pressions inappropriées sur l’ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould pour qu’elle empêche des poursuites criminelles contre la multinationale québécoise.

Butts confirme essentiellement ce que Daniel Jean a suggéré aux journalistes, mais il en rajoute une couche.

Selon l’ancienne éminence grise du premier ministre, l’équipe Trudeau a mis « le pied dans un bourbier » : « Modi et son administration étaient déterminés à nous baiser et nous mettaient des bâtons dans les roues pour aider les conservateurs canadiens, qui ont pris plaisir à nous mettre dans l’embarras. »

Le propos obscène en dit long sur la colère de l’équipe Trudeau, équipe comprenant Sophie Grégoire, la femme du premier ministre, qui a pourtant planifié et organisé ce voyage, en passant outre aux conseils du ministère des Affaires étrangères.

En admettant que Butts ait raison, pourquoi au juste Modi aurait-il fait cela ? Certainement pas pour aider les conservateurs.

En fait, le gouvernement indien est exaspéré par les activités du mouvement indépendantiste sikh au Canada.

Une partie de la population sikhe de la province du Pendjab revendique la création d’un État indépendant, le Khalistan. Le mouvement a souvent utilisé la violence contre l’État indien. Au Canada, il jouit d’une grande popularité auprès de la communauté sikhe et plusieurs de ses membres se sont infiltrés dans les partis politiques, dont le Parti libéral. Jaspal Atwal était bien en vue chez les libéraux.

Le gouvernement indien a averti à de nombreuses reprises l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper et le gouvernement Trudeau de cesser de flirter avec ces extrémistes. Et la présence de quatre ministres canadiens de confession sikhe dans la délégation qui accompagnait Trudeau en Inde n’a rien fait pour arranger les choses.

D’ailleurs, début juillet, le Hindustan Times révélait que le gouvernement indien a informé Ottawa que les relations entre les deux pays n’ont aucune chance de s’améliorer aussi longtemps que le Canada ne sévira pas contre les extrémistes sikhs sur son territoire.

La proximité des politiciens canadiens avec l’électorat sikh n’est pas anodine. Elle répond plus à des considérations de politiques électoralistes qu’à la défense et à la préservation des intérêts nationaux du pays.

Éric Grenier, spécialiste du comportement électoral pour la CBC, a évalué à 25 le nombre de circonscriptions électorales où « au moins un cinquième de la population se déclare d’origine sud-asiatique (Indiens, Pakistanais, Sri-Lankais). Aux élections de 2015, les libéraux l’ont emporté dans 24 de ces circonscriptions », écrit-il. Et comme les résultats des prochaines élections risquent d’être très serrés, toutes les circonscriptions comptent.

Il y a une leçon à tirer de toute cette affaire. La politique étrangère n’a pas pour vocation de promouvoir des particularismes, même s’il est tentant pour les partis politiques de courtiser le vote des communautés. Il est grand temps que nos élites politiques rompent avec une pratique qui sert mal nos intérêts nationaux.

* L’auteur a publié l’an dernier Un selfie avec Justin Trudeau – Regard critique sur la diplomatie du premier ministre, chez Québec Amérique.