Dans cet ouvrage, philosophes et chercheurs exposent les failles mentales qui nous rendent vulnérables aux erreurs de raisonnement, tandis que vidéastes, journalistes ou enseignants témoignent des actions menées pour développer l’hygiène mentale de leurs contemporains.

Extrait

La question du réchauffement climatique est emblématique d’un paradoxe que l’on retrouve hélas fréquemment aujourd’hui – par exemple sur la vaccination, ou sur l’efficacité de l’homéopathie : une rupture totale entre la communauté scientifique et une partie plus ou moins importante de la population.

PHOTO FOURNIE PAR LES PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 

Des têtes bien faites – Défense de l’esprit critique 

Dans le cas du réchauffement climatique, un consensus est établi entre les climatologues et l’ensemble des experts du domaine, qui s’affermit avec le temps, selon lequel la température moyenne de la Terre augmente et que ce réchauffement est en grande partie attribuable à l’activité humaine. Les scientifiques alertent les pouvoirs publics depuis bien longtemps sur les dangers que représente à terme ce réchauffement et invitent à mener d’urgence des actions volontaires et indispensables pour éviter des conséquences dramatiques pour l’environnement et l’humanité. Malgré cela, les politiques visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre paraissent bien modestes et tardives. Surtout, une partie de la population (estimée à environ 40 % aux États-Unis et à un peu moins de 10 % en France) refuse de croire que l’activité humaine est responsable des modifications climatiques. Aux États-Unis, on retrouve même cette posture « climatosceptique » au plus haut niveau de l’État… 

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Nicolas Gauvrit

Lorsqu’un groupe marginal de personnes défend l’idée que la Terre est plate, pensant avoir mis au jour un immense complot des scientifiques pour nous faire accroire le contraire, cela peut faire sourire ; mais lorsque des individus influents rejettent le travail des experts et déclarent qu’il n’est pas nécessaire de mettre en place une politique active pour lutter contre le dérèglement climatique, les conséquences sont potentiellement catastrophiques. Comprendre pourquoi de telles théories climatosceptiques font florès et comment développer une approche plus rationnelle chez leurs tenants est d’une importance primordiale. […] 

Chaque personne voit le monde à sa manière, adopte un ensemble de valeurs fondamentales qu’elle perçoit comme faisant partie d’elle et qui agissent comme des filtres dans le traitement de l’information. Ainsi, des personnes ayant des idéologies ou des opinions politiques différentes interpréteront différemment les mêmes informations. Quand une question devient politique – ce fut le cas lorsqu’on comprit que reconnaître la réalité du réchauffement climatique aboutissait normalement à la conclusion qu’il fallait agir contre les gaz à effet de serre –, les citoyens ont tendance à se fier à des leaders d’opinion de leur bord pour se faire une idée. Comme ces leaders d’opinions sont eux-mêmes influencés par leur idéologie (consciemment ou non), cela peut conduire à une polarisation du débat.

Ce rapport au monde, cet ensemble de valeurs personnelles, en un mot cette idéologie, est un des éléments majeurs pour qui veut comprendre la nature de la posture climatosceptique.

Lorsque le réchauffement climatique est devenu une question scientifique importante, que les chercheurs ont commencé à alerter sur les risques à venir et l’urgence de la situation, des groupes d’intérêt ont commencé à échafauder des stratégies pour éviter que des politiques de lutte contre les gaz à effet de serre ne soient mises en place. Des experts de l’histoire contemporaine ont mis au jour un travail de sape du consensus scientifique naissant, visant à jeter le doute sur les modèles utilisés en climatologie, sur l’intégrité des scientifiques les plus connus. Ces groupes d’intérêt ont directement agi sur les pouvoirs politiques pour les convaincre que les effets potentiels du réchauffement climatique étaient largement surévalués. Cette stratégie a assez bien fonctionné, tant auprès des décideurs politiques que des médias de masse. Pendant de nombreuses années, la radio et la télévision ont donné à voir une image trompeuse des recherches sur le réchauffement, présentant le domaine comme largement controversé alors que le consensus avait déjà mûri. 

Prédispositions personnelles liées à une idéologie personnelle ; impression – en partie manufacturée par les lobbies – que les climatologues n’en savent pas tant que ça, que la controverse est partout en climatologie ; interprétation de la question du réchauffement climatique comme purement politique et non purement factuelle : tout cela forme un terrible cocktail pour la rationalité.

Un citoyen étasunien ordinaire ayant des positions conservatrices se sent en droit de douter du réchauffement, puisque les médias répètent à l’envi que les scientifiques sont dans l’ignorance, voire se disputent.

Il tend l’oreille de préférence à des politiciens, des journalistes et à des groupes sociaux qui ont les mêmes opinions que lui, s’enfermant ainsi dans une chambre d’écho où l’on va répétant que le réchauffement climatique n’aura jamais l’ampleur et les conséquences désastreuses annoncées. Dans le pire des cas, un puissant moteur d’irrationalité joue à plein : il arrive que nous attachions une telle valeur à une croyance ou à une idéologie qu’elle finit par faire partie de notre identité. Par exemple, certaines personnes considèrent que la liberté individuelle absolue, y compris celle des industries, est une valeur suprême que rien ne peut justifier de réduire. Cette « valeur sacrée » devient pour eux d’une telle importance que tout ce qui la remettrait en cause doit être maîtrisé d’une manière ou d’une autre. Si ce que disent les scientifiques sur le réchauffement climatique est vrai, alors il est tout simplement vital pour l’humanité de contraindre les pays et les citoyens. Il y a là une contradiction évidente avec une valeur de liberté absolue. Le cerveau humain, pourtant si bien fait, atteint là une de ses limites : devant un tel « risque identitaire », il choisit de forger des « cognitions protectrices », croyances irrationnelles qui lui permettront de résoudre le paradoxe. Le conservateur hypothétique sera alors convaincu que l’homme n’est pour rien dans le réchauffement climatique, parce qu’il ne peut renoncer à ses valeurs sacrées. Cette nouvelle croyance, il la défendra coûte que coûte, toujours de bonne foi. […]